Mon Olympe : la comédie qui parle du féminisme - Entretien avec Gabrielle Chalmont

Publié le 20 novembre 2017 Mis à jour le 22 novembre 2017

« Non mais c'est pas grave ce que je fais...Je pratique le féminisme ! ». Gabrielle Chalmont, co-autrice et metteuse en scène de la pièce Mon Olympe, questionne ce que c'est qu'être féministe avec beaucoup d'humour et d'intelligence où danses, engueulades, chiffres, réflexions sexistes, amitié et amour, se mêlent pour offrir un nouveau regard sur le féminisme. Un énorme coup de cœur du Phare Ouest, que l'on recommande d'aller voir d'urgence.



D'où vous est venue l'idée de faire une pièce de théâtre féministe ?


Mes deux grandes passions sont le théâtre et le féminisme. Je veux les associer en faisant du théâtre politique, car cela me permet de mettre mon travail au service de mes luttes et de mes engagements. J'ai rencontré mes amies à l'école Claude-Mathieu — une école qui forme des acteur·trice·s dans le XVIIIe arrondissement de Paris — et, en sortant, je voulais vraiment faire de la mise en scène pour elles. J'avais secrètement envie d'écrire des pièces et j'ai demandé à Marie-Pierre Boutin de m'aider à écrire. On a d'abord commencé par faire un groupe de débats comme dans la pièce, et plus on avançait dans l'écriture, plus j'avais la sensation de faire quelque chose d'à la fois utile et artistique. D'une certaine manière, avec Mon Olympe, j'essaye d'apporter ma pierre à l'édifice dans le combat féministe.

Comment avez-vous choisi le nom de la pièce ?

Le nom m'est arrivé assez vite, et je dois dire que je n'arrivais pas à me projeter sans un titre. D'un côté, il s'agit clairement de rendre hommage à Olympe de Gouges. J'ai choisi de l'appeler Mon Olympe pour montrer la pluralité des féministes et féminismes. Chacun·e à sa propre Olympe c'est-à-dire son propre féminisme. Chacun·e peut dire « c'est mon Olympe ». D'un autre côté, il s'agit de rendre hommage à la bibliothécaire de mon école primaire et à la mythologie grecque. Elle nous racontait les histoires de nymphes, de déesses, etc. C'est en partie elle qui m'a donné envie d'écrire. Et puis, la mythologie est au fondement même du théâtre !

Votre pièce vise-t-elle en priorité un public jeune et féminin ?

Il est vrai qu'elle parle beaucoup aux jeunes. Nous-mêmes faisons partie de ces femmes entre 20 et 30 ans qui parlons comme des jeunes de 20 à 30 ans. Mais je ne veux pas qu'elle soit vue uniquement par des femmes-féministes. Certes, j'ai envie qu'elles soient contentes de notre travail mais en aucun cas je veux qu'on se conforte entre nous. Je veux parler à des féministes débutantes, à des personnes curieuses de découvrir ce que c'est, à des jeunes, des moins jeunes, et à des hommes aussi. À Avignon, on a retrouvé dans la salle, des personnes de tous les âges, des familles, des bandes d'amis. Une fois, on a carrément eu une bande de copains et ils étaient fous quand ils sont sortis de la pièce. Ils ont été « séduits » par la forme de la pièce car effectivement, je voulais que ça soit une pièce drôle, fraîche, jeune et qui attire la sympathie. On se moque de nous-mêmes comme on se moque des hommes et en cela, le public masculin se sent accueilli dans le débat.

Essayez-vous d'apporter quelque chose de nouveau dans le théâtre et pour le féminisme ?

Je n'ai pas cette prétention ! Les féministes qui viennent voir la pièce n'apprennent rien. Il s'agit plutôt de sensibiliser les non-averti·e·s, ceux et celles qui ne savent finalement pas grand chose sur ce qu'est le féminisme, mais aussi de rassurer les averti·e·s en leur disant : « vous n'êtes pas seul·e·s ! ». J'ai aussi la volonté de rendre l'humour aux femmes sans utiliser les stéréotypes que l'on voit habituellement au cinéma ou au théâtre dans lesquels on montre un pseudo « humour féminin ». L'humour genré me dérange et le problème est que c'est une grosse part de ce que l'on voit. Souvent elles ont un humour très « fifille », un peu sexuel et très con. Je n'ai jamais autant ri qu'avec mes copines : ce n'était pas du tout cet humour qu'on voit au cinéma et au théâtre. Le fait de montrer un humour non genré est déjà une certaine forme d'acte féministe et j'essaie implicitement de le montrer dans la pièce. On essaie de dédiaboliser le féminisme et montrer que ce n'est pas quelque chose d'aigri, d'amer, en l'illustrant à travers une comédie. Cela peut changer l'image que l'on en a. Nous sommes toutes très énervées en tant que féministes ; le théâtre, à travers le processus de création du texte, permet de mettre les choses à plat avec plus de patience pour expliquer le mieux possible les choses. Si je fais crier les comédiennes sur scène, ce n'est pas pour perpétuer l'idée des femmes hystériques comme j'ai pu parfois l'entendre. Cela fait partie de la comédie comme j'ai pu le voir quelque fois chez Feydeau. J'aimais voir des personnages se mettre à hurler des choses absurdes sans raison. Et puis, j'illustre du militantisme : ça gueule fort dans tous les milieux militants lors des débats, et autant chez les hommes que chez les femmes ! Il suffit d'aller voir à la CGT.

Vous donnez une place très importante à la danse dans la pièce...

J'aime énormément la danse et, en plus, je pense avoir un complexe de mauvaise danseuse. Mais ce n'est pas la seule raison. Il s'agit en partie du rapport sacré à la danse. Quand j'étais petite, j'aimais son côté mystique, ritualisant, cérémonial, qui permet de dire : « nous allons vous raconter une histoire ». C'est pour cela que le premier acte des comédiennes en entrant sur scène est de danser, et non pas de parler. La présence de la danse dans la pièce m'a parue essentielle aussi, parce qu'elle met en avant l'idée du corps, et plus précisément de la libération du corps. Les personnages dansent comme des folles, elles se lâchent, et cela permet de montrer que le féminisme est une fête, une fête guerrière. Il s'agit pour moi à la fois d'un choix esthétique et militant. Quand les filles se mettent à danser le body check et qu'elles finissent par partir très loin dans un délire un peu bizarre, le but est de faire une caricature de ce qu'on voit à la télé, dans les clips de MTV par exemple. Elles exagèrent la sensualité, voire la sexualité des mouvements afin de les tourner au ridicule.

Au début de la pièce, vous illustrez le fait que certaines personnes ont peur du féminisme, et surtout du mot « féminisme »...

À Avignon, on en a entendu des vertes et des pas mûres. On abordait les gens dans la rue pour parler féminisme et parfois on entendait des réflexions juste incroyables. Quelqu'un nous a dit : « les féministes n'ont rien compris, elles sont super violentes », ou encore : « le féminisme, ça se soigne ». Une fois en parlant du viol, une femme nous a répondu : « si les femmes se font violer, ce n'est pas parce que ce sont des femmes mais parce que les hommes sont cons ». Non ce ne sont pas des cons. Ce sont des criminels ! Il faut dire les choses comme elles sont. On a aussi eu de très belles rencontres notamment chez les jeunes entre 16 et 20 ans et cela m'a beaucoup étonnée. Presque 100% des filles se disaient fièrement féministes. Et puis il y en avait d'autres qui étaient féministes, mais qui ne voulaient absolument pas qu'on dise qu'ils ou elles le sont. C'était toujours : « on est d'accord, mais... », comme si ça leur arrachait la bouche de le dire. On leur disait : « mais allez-y, assumez ! ». Il faut utiliser le terme ; c'est important et nécessaire. À travers le personnage de Marie, j'essaie de montrer, par l'humour toujours, à quel point il est ridicule de ne pas le dire et de chercher un autre mot pour décrire ce combat. On ne va pas en trouver un qui, au final, rend les femmes invisibles. Et c'est dommage d'effacer un mot qui porte en lui la justice et l'égalité. En fait c'est un mot ultra-positif. Dans l'imaginaire collectif, les féministes sont soit des salopes, soit des « mal baisées », soit des castratrices. Le féminisme demande aux hommes d'abandonner leurs privilèges : forcément, c'est difficile pour eux ! J'ai l'impression que les gens ont peur parce qu'on ouvre une boîte de Pandore pour que la parole se libère afin d'exprimer tous les changements qu'il y a à faire.

Vos personnages sont toutes très différentes en termes de caractère et de militantisme, ce qui provoque des débats très agités tout au long de la pièce. Cette hétérogénéité est-elle selon vous un problème en termes de cohérence des mouvements féministes aujourd'hui ?

Le mouvement féministe n'est pas uniforme, il ne peut pas l'être. Selon les sujets abordés, il y aura forcément des engueulades sur le choix du ou des chemins à prendre, mais finalement le constat reste le même et l'objectif aussi. Le féminisme est une cause politique qui n'est pas du tout comme les autres. Il s'agit de personnes qui sont discriminées pour leur sexe alors qu'elles représentent plus de la moitié de la population mondiale. En voulant un mouvement féministe unique et uni, on demande quand même à la moitié de la population mondiale de se mettre d'accord ! Forcément que c'est compliqué et qu'il y a des désaccords quand on mène une révolution. Si on a créé ce spectacle c'est pour montrer qu'on en a marre. Marre de se faire traiter d'« hystériques », de « mal baisées », d' « anti-hommes », de « jamais contentes ». On voulait mettre cartes sur table et poser les bases de ce qu'est le féminisme. Même quand l'un des personnages veut tout abandonner parce que c'est peine perdue, elle n'y arrive pas parce qu'elle est beaucoup trop en colère. Mais ça parle surtout d'amitié et d'amour. Il y a un rapport aux autres qu'on essaye de transmettre. Le militantisme, c'est de très belles histoires de vie et d'amitié. On vit des choses ensemble.

En fin de compte, qu'est ce c'est qu'être féministe ?

Il y a plusieurs étapes. La première est de constater qu'il y a des inégalités entre les hommes et les femmes. Ensuite, être contre. Et puis le dire. Il faut le dire et, par la même occasion, il faut assumer de le dire. Être féministe, c'est vouloir qu'un garçon et une fille qui naissent le même jour, à la même heure, puissent faire les mêmes choses, puissent avoir les mêmes opportunités sans que l'un des enfants soit plus discriminé que l'autre, soit plus en danger que l'autre, soit plus jugé que l'autre. Être féministe, c'est vouloir qu'une fille puisse avoir les mêmes rêves qu'un garçon et inversement, sans avoir peur de son intégrité. Être féministe, c'est dire la même chose aux garçons et aux filles. C'est dire que rien ne justifie qu'un sexe ait plus de privilèges qu'un autre.

Entretien réalisé par Aurore Garot
Crédits photos : Aurore Garot
17/11/2017

Mis à jour le 22 novembre 2017