Mai 68 : entre souvenirs et bilan

Publié le 4 février 2018 Mis à jour le 5 février 2018

Mai 68 est un évènement majeur de la culture française post Seconde Guerre mondiale. Le cinquantenaire des évènements de Mai 68 est l'occasion de s'interroger sur ce que signifie ce mouvement pour ceux qui l'ont vécu, de près comme de loin, comme pour ceux qui en sont les héritiers. Mais c'est aussi aussi le lieu pour se poser la question de l'héritage de cette contestation. Ce micro-trottoir vise à mettre en avant les impressions, les souvenirs et les résultats découlant de Mai 68, selon différentes classes d'âge, différentes activités, différents sexes.

Que signifie et que représente Mai 68 ?

Chez les sondés âgés de 20 à 30 ans, Mai 68 est un mouvement de mobilisations et de revendications étudiantes et ouvrières, un « moment unique de convergence des luttes », une « révolte ». Une des personnes interrogées parle même d'une « seconde Révolution française », à plus petite échelle. La question de la libération sexuelle est également évoquée, ainsi que l'avancée des droits des femmes (avec notamment l'accès à la contraception et la légalisation de l'avortement). Est évoquée également l'émergence d'un nouveau type de musique : le rock'n roll avec le succès de groupes devenus mythiques (les Beatles ou les Rolling Stones). Ce mouvement marque aussi l'avènement de la jeunesse comme catégorie de la population à prendre en compte et qui a sa place dans l'espace politique. Mai 68 représente aussi une certaine génération, une génération qui a eu le courage de se soulever contre le pouvoir établi et de revendiquer de nouveaux droits.



Nous avons également pu rencontrer des personnes qui ont vécu Mai 68, dont une qui y a activement participé. La première, une femme d'une soixantaine d'années, nous confie qu'elle avait 14 ans à l'époque et qu'elle était en classe de quatrième. Elle insiste sur le fait qu'elle ne comprenait pas, du fait de son trop jeune âge, les enjeux et les revendications d'un mouvement tel que celui qui a pris place en Mai 68. Elle nous confesse être « passée à côté » de la dimension contestataire du mouvement, qu'elle n'a compris que bien plus tard, en prenant de l'âge. Cependant, l'évocation de Mai 68 lui rappelle les importantes répercussions sur sa vie quotidienne : elle évoque notamment la pénurie d'essence. Cette pénurie est également évoquée par le deuxième sondé qui, lui, a participé activement au mouvement de Mai 68. Il s'agit de Franck Lestringant, ancien élève de l’École normale supérieure et actuellement professeur de littérature du XVIe siècle à la Sorbonne. Au moment des faits, il est en première au lycée Corneille à Rouen. Il se met en grève dès le premier jour de la contestation en Normandie. Les cours sont suspendus durant deux semaines, puis les choses reviennent à la normale avec la reprise du travail, après une contre manifestation, fin mai, émanant de la droite. Durant la contestation, il accompagne le cortège de la CGT devant la préfecture. Même si Rouen est plutôt une ville portuaire et industrielle à cette époque, et pas vraiment un centre universitaire, la répression est violente. Il ajoute que les évènements de Mai 68 ne se sont pas forcément achevés à la fin du mois de mai. À son arrivée à Paris en 1969, où il passe son baccalauréat, Franck Lestringant raconte que la répression continue : il est emmené au poste de police ; il y a des morts, toujours des mouvements de colère, des rixes entre les jeunes gens et les policiers.


Que reste-t-il de Mai 68 ?

Plusieurs personnes interrogées, notamment de la jeune génération, estiment qu'il ne reste rien de Mai 68. Elles déplorent le recyclage politique de cet événément et estiment que certains leaders du mouvement ont « vendu leur âme » à la cause politique en bafouant leurs idéaux révolutionnaires et soixante-huitards. Certains sont plus nuancés, en affirmant que, de Mai 68, il reste un symbole, mais rien de très concret. Pour l'un d'entre eux, Mai 68 a été un évènement fort du passé, mais qui n'a plus beaucoup d'impact sur le présent.
Les autres sondés sont plus optimistes. Un trentenaire affirme que Mai 68 a contribué à instaurer une nouvelle pédagogie au sein du système scolaire en général, et à l'université en particulier : les étudiants sont invités à participer activement aux cours qui leur sont donnés, à donner leur avis et, désormais, leurs avis doivent être pris en compte par leurs professeurs. Le statut de l'étudiant est ainsi valorisé et l'enseignement transmis se veut moins dogmatique : l'étudiant n'est plus le spectateur de son éducation, mais un des acteurs. On remarque que la question de l'héritage sexuel est davantage évoquée par les sondées : les femmes, notamment de la jeune génération, semblent être plus sensibles aux préoccupations et aux avancées liées à l'avortement, à la contraception et à la liberté sexuelle.

Enfin, pour ceux qui l'ont vécu, Mai 68 a laissé en héritage un esprit contestataire : grâce à Mai 68, les Français, qu'ils soient étudiants ou ouvriers, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, ont compris qu'ils avaient le droit de revendiquer des choses qu'ils estimaient être justes. Pour la dame âgée de 14 ans à l'époque de Mai 68, il est indubitable que nous sommes tous, aujourd'hui, des « enfants de 68 ». Pour Franck Lestringant, Mai 68 a permis de libérer la société de son carcan puritain et conservateur. En témoigne, en 1969, la démission du général de Gaulle, garant du mythe résistancialiste qui prévalait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : avec lui, c'est toute une conception du pouvoir qui s'effondre. Il garde des évènements de Mai 68 un souvenir mêlé : il ne regrette pas d'y avoir participé, mais déplore la répression que cette contestation a engendrée.

Fêter le cinquantenaire de Mai 68 : bonne ou mauvaise initiative ?

Pour Franck Lestringant, l'idée de fêter le cinquantenaire de Mai 68 n'est pas une mauvaise idée mais il n'est pas sûr que les différentes manifestations prévues tout au long de l'année reflètent ce qui a été vécu car, pour lui, la société d'aujourd'hui ne peut pas concevoir la société telle qu'elle existait avant les évènements de Mai 68 (un couvre-feu était instauré à 19 h, les villes étaient mortes, les jeunes gens ne se retrouvaient pas dans les rues pour discuter, les parents étaient durs avec leurs enfants).

Les sondés de la jeune génération — si leur vision de Mai 68 et leur conception de l'héritage laissé par ce mouvement divergent — se rejoignent quant à la célébration du cinquantenaire de la contestation : ils estiment que c'est une bonne idée, car Mai 68 reste un symbole et un évènement important de la culture et de l'histoire de notre pays.


Mai 68 est un évènement majeur de l'histoire du XXe siècle. C'est aussi un évènement qui divise, selon que l'on pense que ce soulèvement a eu un réel impact sur la conception du monde, de l'économie, de la culture, du social, de la politique, de l'éducation ; ou selon qu'on le considère uniquement comme un évènement historique ou comme une preuve de l'esprit gréviste et râleur des Français. On remarque que la conception de Mai 68 et de ses enjeux peut varier selon les générations et les sexes. Quoi qu'il en soit, en 2018, vous n'avez pas fini d'entendre parler de Mai 68 !

Mis à jour le 05 février 2018