Retour sur le débat « 68 & la Cité »

Publié le 3 février 2018 Mis à jour le 5 février 2018

Lorsque l'on évoque 1968 et la crise survenue cette année-là, on pense surtout aux manifestations ouvrières et étudiantes et on estime — pas complètement à tort — que ce sont dans ces domaines que les évolutions les plus massives ont été effectuées. Or, dans le domaine de l'architecture, l'année 1968 a été à l'origine de la construction de nouvelles fondations. Retour sur un débat constructif.

Présentation des intervenants
Le débat débute par une rapide présentation des intervenants. Ils sont cinq, uniquement des hommes.
- Tout d'abord, il y a Pierre Hippolyte : maître de conférences à l'université Paris Nanterre, ses objets d'études sont, notamment, la littérature du XXe siècle et les rapports entre littérature et architecture.
- Son collègue, Dominique Viart, est professeur à l'université Paris Nanterre également, où il enseigne la littérature française contemporaine et ses enjeux. Il s'intéresse également aux rapports entre littérature et sciences humaines. Avec la Maison des écrivains et de la littérature (MEL), il a organisé plusieurs rencontres-débats portant sur la littérature et ses enjeux contemporains.

Le thème de cette année était « les Droits de Cité ». Les trois autres intervenants furent trois acteurs majeurs de Mai 68, qui participèrent au mouvement.
- Roland Castro, architecte diplômé en 1969, militant du Parti communiste puis maoïste, contribue largement au journal La Cause du peuple. Il participe plus tard aux grands chantiers lancés par le président François Mitterrand à partir de 1981. Intervenant de façon constante dans le débat public, il a contribué à repenser la question de l'architecture.
- Jean-Pierre Le Dantec, écrivain, architecte et urbaniste, a été le directeur (2001-2006) de l'école d'architecture de Paris-La Vilette. Il a également contribué à La Cause du peuple : au tournant des années 1970, c'était un des leaders du mouvement maoïste de la Gauche prolétarienne. En tant qu'écrivain, il écrit notamment sur les jardins, mais son dernier ouvrage Un héros, Vie et Mort de Georges Guingouin (paru en 2015), est davantage considéré comme un roman, dans lequel il retrace la vie d'un grand résistant.
- Claude Eveno, urbaniste, réalisateur et président de la MEL, a aussi été le rédacteur en chef des cahiers du CCI (Centre de création industrielle). Il a enseigné au département d'urbanisme de l'université Paris VIII Vincennes (1978-1981), mais aussi à l’École nationale supérieure de la Nature et du Paysage (2000-2013). De 1991 à 1999, il a été conseiller de la programmation à France Culture. Auteur de courts et moyens métrages, il écrit également des essais portant sur le paysage, l'espace et l'urbanisme.



Le débat
Le débat s'est axé sur des constats, des souvenirs et des réflexions : la contestation au sein des Beaux-Arts, une réflexion sur l'architecture et les conséquences de Mai 68 sur le paysage.

Pour Roland Castro, Mai 68 commence en 1966 aux Beaux-Arts. En effet, l'école d'art cristallise différentes contestations portant sur les méthodes d'enseignement et d'attribution du marché, mais aussi sur l'idéologie architecturale. Sur ce dernier point, certains étudiants rejettent les réalisations de Le Corbusier, l'architecture telle qu'elle est prônée par le CIAM (Congrès international d'architecture moderne, qui promeut une architecture et un urbanisme fonctionnels), et par extension, la Charte d'Athènes. Pour eux, la réalisation des grands ensembles a été une bonne chose pour pallier la crise du logement après la Seconde Guerre mondiale, mais pas du point de vue des relations humaines. La question de l'habiter n'intéresse pas à cette époque : il n'y a aucune réflexion sur le logement et l'ordinaire de la ville. Les Beaux-Arts marquent l'endroit où, brusquement, toutes les croyances sur l'architecture et l'urbanisme s'effondrent. Pour l'intervenant, 1966 aux Beaux-Arts est un « moment de dévoilement, de bêtise et de violence ». En 1968, l'enseignement aux Beaux-Arts subit un coup d'arrêt. La conception de l'enseignement qui prévalait jusque-là s'effondre : une nouvelle pédagogie, en accord avec la mouvance de Mai 68, voit le jour.

Jean-Pierre Le Dantec insiste sur l'importance du contexte historique, social et politique de l'époque. En effet, le mouvement de Mai 68 s'inscrit à la fin de la période des Trente Glorieuses — qui n'avaient de glorieuses que le nom, selon lui : la guerre d'Algérie n'était pas si loin, la guerre du Vietnam était en cours et les conditions de travail dans les usines étaient particulièrement difficiles. Ces éléments du quotidien sont essentiels pour comprendre la naissance du mouvement de contestation de Mai 68. Pour Jean-Pierre Le Dantec, le mouvement étudiant de Mai 68 a contribué à changer la façon d'enseigner mais aussi les enseignements dispensés aux Beaux-Arts : les sciences sociales (philosophie, sociologie, sémiologie) et les arts plastiques ont été introduits dans les cours afin de fournir un enseignement plus universel aux étudiants. Ces évolutions sont également rendues possibles grâce à la nouvelle génération d'enseignants qui voit également le jour à la suite des événements de Mai 68. Grâce à cette nouvelle formation, les architectes ne sont plus seulement des architectes et ont une vue plus englobante de la réalité et du monde dans lequel ils évoluent. Ils prennent en considération le lieu dans lequel s'implante le bâtiment qu'ils construisent et prennent en compte le paysage social et urbain.

Claude Eveno va dans ce sens en rappelant l'héritage important qu'ont laissé Walter Benjamin, Martin Heidegger et Henri Lefebvre (et sa critique) dans la réflexion sur l'espace. Les écrits de ces hommes ont été un laboratoire de la réflexion sur la question de l'espace, traitée désormais avec un fondement politique, sociologique et philosophique. On assiste notamment à une véritable refondation du politique à partir de la question de l'espace, mais c'est aussi une période de refondation idéologique et théorique de l'architecture et de l'espace public. La question de la pédagogie au sein des écoles d'architecture devient prégnante dans les années 1980 avec notamment la mise en place des ateliers projets : le professeur intervient à la demande de ses élèves et n'impose à ses élèves son intervention.

Les intervenants ont ensuite poursuivi le débat en articulant leur réflexion autour des notions du sensible et de la théorie. Pour eux, l'architecture et la pensée de l'espace recoupe ces deux concepts. Cependant, les agencer n'est pas chose aisée.

En effet, pour eux, l'attention à l'habiter est sensible chez tous les citoyens, même chez ceux issus des quartiers les plus pauvres de notre pays. Ils déplorent cependant le fait que la question de la beauté et de l'urbanité ne soit pas assez prise en compte dans le débat public. Ils distinguent trois sortes d'urbanisme : celui avec les « hommes de bonne volonté » (en référence à une suite romanesque de Jules Romains) qui regrouperait les écrivains et les architectes ; les administrateurs (qui sont les membres d'un urbanisme gestionnaire, c’est-à-dire celui qui traite des problèmes, comme les crises du logement) ; et les promoteurs (ceux qui visent uniquement à faire de l'argent grâce à l'urbanisme).

Jean-Pierre Le Dantec évoque, à la fin du débat, les enjeux de l'urbanisme, à prendre en compte pour assurer une bonne coexistence entre les différents membres de l'espace public et les constructions : la défense de l'espace public théorisée par les technocrates et la mise en forme et la réponse aux problèmes (par exemple, pallier aux problèmes de déplacement des personnes à mobilité réduite).

« 68 & la Cité » : un débat intense, mettant en avant un des aspects les moins communs des événements de Mai 68 : leur influence sur l'architecture. Les interventions nous ont permis de se rendre compte des implications de ce mouvement sur le monde, les créations architecturales et les enseignements tels que nous pouvons les connaître aujourd'hui. Cet échange nous a montré tout ce que le mouvement de Mai 68 avait pu démolir et reconstruire dans le domaine de l'architecture afin de la remodeler et de la moderniser.

Mis à jour le 05 février 2018