Retour sur le débat : « Penser, imaginer la politique autrement »

Publié le 4 février 2018 Mis à jour le 5 février 2018

La politique ne cesse d'évoluer. Cependant, un aspect demeure constant : celui de la question de la légitimité. Si en Mai 68 une partie de la population française s'est soulevée contre le pouvoir établi, aujourd'hui encore, les acteurs du politique doivent justifier de leur légitimité à diriger. Retour sur un débat qui invite à ne pas minimiser notre implication politique et le rôle que l'on peut y jouer.

Avec:
Martin Hirsch, haut fonctionnaire, actuellement directeur général de l’Assistance Publique (en visioconférence depuis Tunis durant la première partie de cette conférence),
Emmanuel Laurentin, animateur sur France Culture,
Jean-François Balaudé, président de l’université Paris-Nanterre,
André Gattolin, sénateur des Hauts-de-Seine (depuis 2011).


Le questionnement central de cette conférence est apparu dès son introduction. Le choix de faire confiance au politique et de le laisser se professionnaliser ou de ne pas lui accorder cette confiance et se tourner alors vers les citoyens pose la question centrale du débat : qui est légitime à faire de la politique ? Pour Martin Hirsch, le temps d’une unique légitimité est achevé et laisse place à « la contestation des légitimités ». Il montre que des idées et des projets issus de la société civile peuvent être légitimés par le politique: c’est le cas par exemple de la couverture santé universelle, qui était d’abord portée par l’association Médecins du Monde, avant de devenir un des piliers de la politique sociale française. Inversement, ces projets et ces idées peuvent également maintenant se passer de cette légitimation. La transformation d’un pays passe alors par un dialogue, voire une confrontation, avec le pouvoir. Il est alors du devoir des pouvoirs publics d’affirmer que la violence ne fait pas partie du champ d’action, car elle ne rentre pas dans les schémas sociaux acceptés actuellement, à une époque où l’on désire une société apaisée, loin de la violence de Mai 68, quoique celle-ci ait été exagérée par les médias de l’époque.

Après le départ de Martin Hirsch, André Gattolin reprend l’argumentation en se demandant d’où provient la « contestation des légitimités » évoquée précédemment. Pour lui, nous appartenons à une époque connectée où les populations n’ont jamais atteint un tel degré d’instruction. Alors que les « non-sachants » des époques précédentes pouvaient parfois se satisfaire des directives données par un chef d’État, la bibliothèque d’information qu’est internet permet à chacun de se sentir (souvent à raison, selon André Gattolin) légitime dans la prise de parole et/ou de position. Emmanuel Laurentin, meneur du débat, ayant souligné la difficulté à traduire ce changement dans les institutions, André Gattolin reprend : il confirme cette difficulté, tout en insistant sur la contradiction de cette situation. Le pouvoir politique n’est plus le pouvoir dominant dans notre société, on pense maintenant à l’échelle globale, ce sont les milieux financiers, des organisations à fonctionnement extraterritorial ou dématérialisé qui possèdent le pouvoir à présent. Un pouvoir tel qu’il peut parfois même faire plier les États. Les gouvernements, même élus démocratiquement, doivent souvent agir et réagir rapidement, mettant à mal le pouvoir des parlementaires, dans une situation complexe où une action à Paris aura une influence à Hong Kong. André Gattolin appelle cela « l’exécutivisme ». Lorsque 80% des lois sont proposées par le gouvernement et non par les parlementaires, il semble alors logique qu’une frustration grandisse chez les citoyens. Il se pose alors la question du pouvoir et donc de la légitimité de ces parlementaires qui peuvent les écouter mais perdent de leur poids. D’autant qu’il reste complexe de s’investir en politique car cela nécessite du temps.

Jean-François Balaudé reprend ce dernier point pour faire un parallèle avec l’Antiquité. Le tirage au sort qui a été le socle de la démocratie athénienne était pourtant une des pires manières de faire de la politique selon le président de l’université, car ce sont alors les pères fondateurs qui décident de qui est légitime à être citoyen et qui ne l’est pas (les femmes, les étrangers, les esclaves…), dans une forme d’ostracisme où les réponses aux questions fondamentales de la cité se basent sur l’exclusion. Ce fonctionnement est contesté par des philosophes, Platon notamment, pour qui la politique allie savoir et pouvoir mais aussi par les épicuriens. Ces philosophes ne se pensaient pas dans le politique, mais l’étaient par leur inclusion de ceux qui étaient alors éloignés du politique.

Emmanuel Laurentin reprend en évoquant des citoyens possédant une conscience politique éveillée, pensant qu’il est possible de refuser la politique actuelle et privilégier d’autres modes de représentation, comme celui expérimenté à Notre-Dame-des-Landes. Pour André Gattolin, qui dit connaître des occupants de Notre-Dame-des-Landes depuis des années, Mai 68 était un moyen de mettre fin à la sclérose entre les « deux églises » qu’étaient alors le parti gaulliste et le PCF et qu’il fallait alors rouvrir le canal. Aujourd’hui, il considère que nous sommes dans une incroyable diversité de partis, ne serait-ce qu’en pensant cette diversité. Les expérimentations et la recherche se poursuivent, par exemple avec la « politique des communs » qui, chez Marx, signifie la mise en œuvre d’une intelligence collective. Reprenant Martin Hirsch, André Gattolin affirme que les légitimités sont plurielles et qu’il ne faut pas avoir peur de dire que les choses se sclérosent et que seuls les grands groupes économiques et les ONG sont globaux et pensent le transnational.

Il prend également son propre exemple, en tant qu’élu national votant pour des lois qui sont en lien avec des besoins ou avec des exigences internationales ou européennes. Il se doit alors de réfléchir à un niveau transnational pour pouvoir peser face à des entreprises comme Google, Monsanto ou Apple et leur armada juridique.

Pour Jean-François Balaudé, toutes les échelles permettent d’expérimenter une nouvelle forme du politique, comme c'est le cas à l’université. C’est une relativement nouvelle forme d’organisation qui permet d’expérimenter des choses qui n’existaient pas et de s’emparer des opportunités offertes pour poursuivre, sous une autre forme, un engagement dans la société. C’est la volonté initiale de l'université Paris Nanterre qui s’est ensuite exprimée dans les mouvements étudiants et révolutionnaires. L’institution peut aussi pousser aux expériences.

Emmanuel Laurentin questionne alors le président de l'université sur les questions sécuritaires, bien plus présentes dans l’espace public qu’en 1968. Jean-François Balaudé répond que même si ces questions sont importantes pour l’université, elles ne sont pas instrumentalisées pour entraver la liberté d’expression. Il y a toujours, selon lui, une volonté d’engagement et de contestation chez les étudiants, pour lui, c'est d'ailleurs la conscience critique qui a aussi permis aux étudiants de surmonter les attentats de 2015. André Gattolin n’a, lui, pas l’impression que ces idées soient opprimées dans l’espace public et est parfois étonné de l’extrême violence de certains débats sur les réseaux sociaux. Il craint que ce soit la société réclamant une protection et son besoin de confort démocratique qui créent cette peur sécuritaire. Jouer sur cette peur permet de gagner des élections mais il faut savoir la relativiser.

Jean-François Balaudé termine la conférence en concluant qu’il faut parfois faire des choses que l’on n'est pas obligé de faire mais qui permettent aux acteurs d’agir à leur propre échelle.

Mis à jour le 05 février 2018