DE LA RUE A L’ECRITURE : UN PARCOURS HORS-PAIR

La vie d'un SDF par Tracy Ntondo

Publié le 16 mars 2017 Mis à jour le 16 mars 2017

Jean-Marie Roughol est un ancien SDF et a passé 28 ans à la rue. En octobre 2015, il publie un livre autobiographique, Je tape la manche, qui retrace sa vie et ses anecdotes sur les trottoirs de la capitale. Tracy Ntondo étudiante en 3e année d'histoire, est partie à sa rencontre pour vous offrir en exclusivité sur notre site internet son témoignage vous permettant de comprendre ce qu'est réellement la vie d'un sans-abris.













Les copains de rue et la solidarité

Ce qui m’a le plus marqué durant ma vie de sans-abri ce sont les "copains de rue" et la solidarité. On ne se "prêtait" pas de l'argent, on se "donnait" tout. J’aime la solidarité qu’on entretenait, on aimait rire, faire de l’ironie avec par exemple la "fashion week des clodos" ou "la fête des clodos" en défilant. Cette année avec l’un de mes meilleurs potes de rue Rasta, on a fêté Noël ensemble, car il ne faut jamais oublier d’où l’on vient. Je me rappellerai toujours de cette mauvaise journée à faire la manche où je n’avais pas un euro en poche, il m’avait donné son compte de la journée (70 euros). Ce jour-là on est allé manger au resto. Un autre copain voiturier mi-serbe mi-algérien m’a beaucoup aidé aussi. Mais les périodes de Noël sont un gros coup au moral. On voit tout le monde faire des achats et nous on reste au même endroit tout seul. Certains copains de rue sont mêmes décédés. Le passage du franc à l’euro m'a laissé un goût amer, c’était cruel. Avant avec 70 francs, on pouvait se nourrir et se loger aujourd’hui avec 10 euros on peut juste commander une pizza.


On ne s’appelait pas "Sans Domicile Fixe", c’était trop péjoratif. On disait "Sauvagement Diminué par la France". Parmi nous, nombreux sont ceux qui ont pensé au suicide mais on survivait grâce aux copains qui nous remontaient le moral. Quant aux gens je n’ai pas d’avis tranché. Il y a des gens bien chez les riches comme chez les pauvres comme il y a des pourris partout. Certains nous donnaient régulièrement, tandis que d’autres nous insultaient, nous prenant pour des fainéants. Un jour, sur la rue Montaigne une bourgeoise m’a dit : « vous salissez le trottoir ». Pourtant, on était très propre avec Rasta. Jamais un mégot de cigarette. Lorsqu'on est SDF, les gens nous considèrent souvent comme des alcooliques, des drogués, des voleurs. Ce sont des préjugés. Un jour j’ai retrouvé un portable et je l’ai rendu. En rencontrant le propriétaire, il m’a parlé d’un autre mobile trouvé par un autre sans-abri. Dans un quartier huppé, on m’a donné de l’argent exclusivement parce que j’étais blanc. J’ai bien entendu refusé et je lui ai répondu : « tu peux te le mettre où je pense ». Il y a un proverbe qui dit : « On peut avoir une forteresse d’or mais face à la mort on est tous égaux ».

Mais il y a quand même une "géopolitique de la rue", des frontières, des affrontements, des vols. J’ai beaucoup bougé en faisant plusieurs arrondissements, des quartiers les plus huppés aux plus populaires. J’ai formé certains jeunes à la vie de la rue, et même un Camerounais qui avait la cinquantaine, mis dehors par sa femme. Il n’arrivait pas à mendier et donc je suis resté avec lui pendant un an et demi. Comme j’ai été moi-même formé par Johnny qui est décédé. Mais dans la rue c’est bien souvent la loi du plus fort : les dominants face aux dominés. Comment influencer les gens à donner ? Où dormir ? Comment s’alimenter ?

Avant, on n’était pas aussi nombreux à vivre dehors. De nos jours, on trouve des SDF à tous les coins de rue. Et le pire c’est que ce phénomène débute de plus en plus jeune. En raison des crédits à la consommation, il arrive que l’on ne soit plus capable de rembourser. Certains retraités ne peuvent plus payer leur loyer à cause des dettes.

On a tendance à croire que la plupart des sans-abris sont des alcooliques ou des illettrés, c’est un cliché nous on lisait beaucoup. Bien souvent on se rendait dans les cafés pour suivre les infos à la télévision. La rue nous a appris à développer notre sens de l’analyse et de l’observation. Je suis capable de reconnaître des bâtiments de Paris et de par leur style percevoir l’époque dans laquelle ils ont été bâtis.

La sortie du livre


Je considère que ce qui m’est arrivé relève du véritable miracle. J’étais surpris je ne pensais pas que le livre intéresserait autant de monde. Il a été traduit en 25 langues dont le chinois, le coréen, le japonais et le norvégien. On me lit à Hong-Kong, à Macao, c'est incroyable ! Des norvégiens sont même venus me voir un jour pour tourner un documentaire sur mon parcours. Je suis passé dans les journaux The Guardian et le New York Times. Plusieurs personnes ont aimé le bouquin notamment des chefs d’entreprises et des employés. Je dois reconnaître que le succès du livre a changé ma perception de moi-même. Je me rends compte de l'impact à l'étranger notamment au Bengladesh. D’incognito je suis devenu quelqu'un de reconnu. Un de mes copains de rue m’a dit qu’on l’avait confondu avec moi : il a même reçu des billets. Il m’a demandé si ça me dérangeait et je lui ai répondu que c’était tant mieux.
Depuis la parution, il y a deux ans ça ne s’arrête pas, je passe à la radio, j’ai même invité Rasta sur un plateau. Ce livre a cassé les stéréotypes que l’on avait concernant les sans-abris. Certains chefs d’entreprise ont reconnu s’être pris des “claques à la figure”. Les gens qui n’allaient pas voir les sans-abris font l’effort depuis la lecture du livre. Il a éveillé les consciences. Je suis en quelque sorte devenu un porte-parole pour les sans-abris.
J’ai poussé un coup de gueule lorsqu’ils n'ont pas voulu construire des locaux pour les SDF dans le 16e arrondissement, vous savez le mot qu’on a employé : la « pauvrophobie ». Le lendemain du décès de mon copain de rue Michel (66 ans), dans un parking souterrain, rue de Matignon, je suis intervenu sur Europe 1. Et devinez quoi ? Ils se sont enfin décidés à construire des locaux. Je pense que mon passage à la radio a accéléré les choses dans ce sens.

Depuis ce succès, mon quotidien a changé. La première fois que je me suis retrouvé dans un vrai appart’, j’ai préparé un bifteck. J’ai enfin pu partir en vacances à la mer. Vous savez ce qui est horrible quand on est SDF, c’est l’été. Tout le monde revient bronzé et nous on reste au même endroit du 1er janvier au 31 décembre. Malgré cela, j’ai quand même conservé certains usages de mon ancienne vie comme par exemple dormir dans mon duvet au sol. Quand Rasta est resté dormir à la maison, il était également par terre. Sachant que lui aussi a trouvé une chambre à Paris dans le XIIIe.
Lorsque je suis arrivé dans mon logement, je tournais en rond. Il m’est même arrivé de faire la manche pour parler aux gens. Actuellement, je pense beaucoup aux copains qui sont restés à la rue. J’ai rejoint une association qui s’appelle "Entourage" dans laquelle on travaille à trouver des locaux pour les personnes dans la précarité. J’espère poursuivre mon action, je serai toujours là pour les gens de la rue comme Jean-Louis Debré, celui qui m'a aidé à écrire ce livre, l'a été pour moi. Il est resté mon ami d'ailleurs. Parfois, il nous arrive de manger ensemble au resto. Il m’aide à trouver du travail et il ne me laisse pas tomber.
A l’avenir, j’aimerai me lancer dans la politique. Pourquoi ne pas me présenter à la présidentielle de 2022 ? Je mettrai Rasta en premier ministre, avec moi ce serait cool et c’est sûr il y aurait du changement !


Mis à jour le 16 mars 2017