Misterioso 119 : Entre empathie et répulsion

Publié le 10 décembre 2017 Mis à jour le 10 décembre 2017

Misterioso 119 n'est pas seulement l'histoire d'une rencontre entre des détenues et une intervenante, c'est surtout l'histoire d'une immersion dans la « cage de leur tête » : leurs crimes y sont expliqués, mais jamais justifiés. Le spectateur, s'attendant à une pièce féministe centrée sur cinq criminelles, se retrouve face à un duo qui mène la danse et à un monde étrange. Entre angoisse et promesses non tenues, Misterioso 119, une fois le rideau tombé, laisse un goût d'inachevé.

C'est le 28 novembre dernier qu'a eu lieu, au théâtre Bernard-Marie Koltès (université de Paris Nanterre), la représentation de la pièce Misterioso 119. La mise en scène était assurée par Laora Climent, également présente sur scène aux côtés de Julia Cash, Héloïse Janjaud, Cannelle Carré-Cassaigne, Clémentine Billy et Constance Guiouillier.

L'intrigue se fonde sur l'histoire de cinq femmes : cinq femmes détenues, cinq femmes détenues pour un crime qu'elles ont commis. Cinq femmes criminelles et seules : malgré le sang qu'elles ont toutes sur les mains, elles ne se serrent pas les coudes. Une intervenante arrive. Elle va tenter de les faire sortir de leur torpeur, de leur solitude en montant un spectacle mêlant lecture et danse, pour les libérer, l'espace d'un instant, de leur prison physique, mais aussi psychique. Cette intervenante est à notre image : réticente face à ces femmes qui ont tué, mais qui, à force de les côtoyer, se rend compte qu'en dépit de leurs crimes, elles restent simplement humaines.

Misterioso 119 est un mélange de volonté de destruction et, paradoxalement, d'amour. La pièce n'est pas seulement une alternance de répliques : la danse, le jeu des lumières, l'évocation de la musique sont très prégnants et contribuent à rendre l'atmosphère oppressante. L'espace scénique est fragmenté : l'essentiel de l'action se passe sur la scène, où les actrices sont toujours présentes — sauf celle qui tient le rôle de l'intervenante, qui va et vient, et qui se retrouve même près du public lors d'un dialogue avec une autre des détenues.

Le milieu carcéral est représenté par une grande bâche noire au fond de la scène. Les détenues portent toutes des salopettes blanches, stigmates de leur appartenance au monde pénitentiaire. La comédienne jouant le rôle de l'intervenante est habillée de façon plus commune (elle n'est pas emprisonnée). À trois reprises durant la pièce, les lumières s'éteignent. Noir absolu ; des formes floues, inquiétantes, se distinguent sur scène : les détenues, repérables uniquement grâce à de la peinture fluorescente sur leur visage et leur corps, sont déformées, semblables à des monstres. Leurs voix se transforment, deviennent tantôt rauques, tantôt aiguës, quand on les entend : la plupart des répliques des comédiennes étant parfois difficiles à saisir, même pour ceux situés aux premiers rangs. Les prisonnières débitent une litanie, des bribes de paroles qui semblent sans queue ni tête au commencement, mais qui, au fil de l'histoire et au fur et à mesure que l'on fait la connaissance de chacune des criminelles, prend davantage de sens. En effet, ces propos scandés sont une sorte d'immersion dans le moment où tout a basculé : l'instant du crime. Instant angoissant : la pénombre, le ton, l'aspect physique des actrices induit une sensation de malaise qui remue le spectateur.

Ces moments sont les seuls où toutes les comédiennes incarnant les détenues sont dans une sorte de communion : elles ne se répondent pas, mais parlent toutes – ce qui manque dans la pièce : deux actrices sont très présentes (celle jouant l'intervenante et celle à qui l'on a confié la lecture) et le reste du groupe est à l'écart, quasiment silencieux. Quelques répliques çà et là, un monologue pour l'une d'entre elles et pour une autre, un rôle qui se limite à ne pas savoir danser. Moment émouvant enfin vers la fin de la pièce : le soliloque d'une des comédiennes, effacée jusque-là, évoquant la manière dont elle a tué son enfant. Moment sublimement tragique, à mi-chemin entre la répulsion et l'empathie.

Dans l'ensemble, l'action, l'intrigue, les répliques, les thèmes exploités sont un peu décousus. On nous présente la pièce comme une pièce féministe : la seule présence de six femmes actrices suffit-elle à qualifier une pièce de féministe ? L'emploi de l'adjectif semble discutable ou, du moins, peu à propos. En plein milieu de la pièce, on évoque les attentats du 11 septembre (dont le nombre 119 du titre est censé être une référence) ; cette évocation tombe comme un cheveu sur la soupe. Ces attentats sont censés être la ligne directrice de la pièce selon la metteuse en scène, dans une entrevue donnée dans le cadre du festival « Nanterre sur Scène ». Une phrase et puis plus rien : un peu léger pour une ligne directrice !

En fin de compte, une pièce intéressante et prometteuse sur le papier, mais décevante sur la scène… Quelques beaux (et rares) moments de lyrisme permettent tout de même de ne pas la vouer à l'oubli, mais tout de même pas jusqu'à la porter aux nues.


Rédigé par Mélina CATTOUX
06/12/2017

Mis à jour le 10 décembre 2017