Voraces : Quand le quotidien rencontre ses démons

Publié le 10 décembre 2017 Mis à jour le 10 décembre 2017

Six comédiens, un metteur en scène (Geoffrey Mandon), et un texte construit autour de travaux d’improvisations dirigés : voilà ce qu’est VORACES. Ce travail collectif nous laisse en prise avec quatre personnages et leurs démons intérieurs, représentés par deux créatures oniriques et mortelles. Tout cela s'inscrit dans un décor contemporain, épuré, à mi-chemin entre le réel et l’irréel. Mais qu’en est-il du spectateur ? Se laisse-t-il lui aussi happer par ces scènes du quotidien surréaliste ?

Dès l’entrée des spectateurs, certains comédiens sont sur le plateau. Derrière eux, les figures des quatre protagonistes « humains » de la pièce sont projetées. L’ambiance est posée : ils ne font rien de spécial ; ils attendent, eux aussi, le début de cette pièce qui va les conduire plus bas qu’ils ne peuvent sans doute le présupposer. La lumière est tamisée et le décor est simple : deux canapés, une toile de fond qui marque une délimitation avec l’arrière scène (principale zone d’action des deux créatures enchantées) et deux paravents délimitant chacun une pièce des deux appartements. L’un d’entre eux est occupé par un couple, Léna et Thomas, et l’autre par Simon et sa nouvelle colocataire, Alice.

La pièce nous plonge dès les premiers instants au cœur du mal qui ronge Thomas et qui finira par le consumer. Mais la force du texte et son évolution vont nous amener à percevoir le fait qu’aucun des protagonistes n’est à l’abri de ses propres démons. Léna, passionnément amoureuse de Thomas, devine bien vite le mal qui le foudroie, mais ce qui la tuera à petit feu sera son incapacité à pouvoir lui venir en aide. Nous retrouvons en face, Simon, personnage solitaire, consumé par ses obsessions et ses désirs qui le plongent au bord de la folie. Enfin, le personnage d’Alice nous fait front. Elle scintille au milieu de ce concert de souffrance, comme si elle-même ne la ressentait pas — et non sans raison, car elle en est l’élément déclencheur. Son malheur, c’est qu’elle ne peut pas venir en aide aux personnes qu’elle rencontre et les laisse dans un état de déchéance. Elle est semblable à une divinité, placée au-dessus des choses et de leurs conséquences, mais ne pouvant pas, en contrepartie, agir sur elles.

Le texte est simple, mais nous plonge efficacement dans l’ambiance de mal-être qui régit toute l’histoire. Les deux figures fantomatiques, qui apparaissent parfois nues, rappellent périodiquement au spectateur que la souffrance et la solitude ne sont jamais loin. Cette nudité désincarne parfaitement les comédiennes pour en faire des monstres tout droit sortis de la mythologie grecque. Nous avons l’impression de nous retrouver face aux sirènes d’Homère, appelant constamment de leur chant les personnages de l’histoire vers leur propre fin. La tension est palpable du début à la fin, allant crescendo. Le final nous laisse, au moment de rallumer les lumières, avec des frissons et un sentiment de tristesse énorme. Cependant, il subsiste également l’arrière-goût d’un manque…

La pièce dure une heure, et dans ce laps de temps, faire ressentir et ressortir tout le tragique d’une situation n’est pas chose aisée. Malgré le ressenti de la créature dévastatrice et interne de chaque personnage, nous ne pouvons que déplorer une mise en situation peut-être trop abrupte. Le personnage d’Alice, d’une beauté et d’une tristesse mortelle, mériterait un développement plus prononcé, une accentuation qui la démarquerait encore plus des autres personnages. Car elle n’est pas comme eux. Les autres sont ancrés dans une routine, mais elle sait déjà qu’elle ne restera pas longtemps ici, dans leur réalité. L’irréel du personnage est donc primordial, et si l’on n'y prête pas assez attention, nous pourrions presque la confondre avec la simple image de la « femme fatale » qui détruit les cœurs, ce qui pourrait nuire à la pièce. Le personnage de Simon s’avère, quant à lui, parfois un peu trop caricaturé, ce qui peut nous sortir du tragique de la situation et donner à tous ces événements l’image d’une farce. Enfin, quelques défauts techniques viennent ternir le tableau d’une pièce qui mérite malgré tout d’être connue, comme la voix des comédiens qui ne porte parfois pas assez pour atteindre les spectateurs les plus éloignés.

Concluons avec ceci : VORACES est de ces pièces qui mérite que l’on s’y attarde. Le thème est puissant et peut toucher tout à chacun, puisqu’il évoque la part bestiale, dévastatrice, présente en chacun de nous. La mise en scène permet une immersion toujours plus grande dans le mal-être des personnages et les deux chanteuses donnent à l’ambiance et à la situation une force tragique incontestable. La gestion des lumières de la scène joue également à donner au tout un aspect parfois onirique, avant de nous replonger brutalement dans la banalité du quotidien. On ne peut qu’espérer que la pièce va continuer à se développer (peut-être grâce à d’autres travaux d’improvisation….), afin qu’elle puisse explorer les moindres possibilités que permet un tel projet, tout en remédiant aux quelques défauts qui nuisent à la compréhension et à l’immersion du spectateur.

Rédigé par Julien DELPIPO
08/12/2017

Mis à jour le 10 décembre 2017