Loi sur la Shoah : La Pologne renoue-t-elle avec les pires pratiques de son histoire ?

Publié le 21 avril 2018 Mis à jour le 2 mai 2018

La Pologne a-t-elle tiré les leçons de sa longue et douloureuse histoire ? Pas sûr ! En effet, elle a essuyé de nombreuses critiques. Les institutions européennes ont exprimé leurs préoccupations sur sa politique très restrictive en matière d'accueil des réfugiés, alignée sur celle de la Hongrie de Victor Orban avec le refus d'appliquer les quotas de réfugiés. Ce fut aussi le cas pour un projet de révision constitutionnelle remettant en cause l’indépendance du pouvoir judiciaire par rapport aux pouvoirs exécutif et législatif. Ces critiques ont fait suite à la nomination d'un gouvernement d'extrême droite, après la double victoire du parti Droit et Justice (PIS) aux élections présidentielle et législative d'août 2015.

Les camps d'extermination nazis en Pologne occupée pendant la Seconde Guerre mondiale
(Wikimedia Commons/domaine public)

Actuellement, le gouvernement polonais — que dirige le Premier ministre Mateusz Morawieski depuis décembre 2017 — s’attaque à un problème fondamental : la question de la mémoire historique. À l’instar des Soviétiques qui, durant près de cinquante ans, ont nié leur participation et leur responsabilité dans le massacre de Katyn au cours duquel près de 25 000 officiers prisonniers de l’armée polonaise ont perdu la vie, l’État polonais entreprend de réécrire l’histoire de son pays. Dans le cas présent, c’est la question de l’histoire et de la mémoire de la Shoah qui est abordée. Dans la nuit du 31 janvier au 1er février 2018, la Diète (Chambre basse du Parlement) et le Sénat polonais ont adopté le projet de loi permettant de condamner à une lourde amende et à au moins trois ans de prison toute personne qui emploierait l’expression de « camp polonais de la mort ». Les propos touchant à l’art ou à la recherche historique et scientifique ne seraient pas concernés par cette nouvelle législation. Cette loi a été ratifiée par le président, Andrejz Duda, lui aussi issu du parti Droit et Justice, le 6 février 2018, sans qu'il en demande le réexamen au Parlement comme il pouvait le faire.

Une réprobation internationale

Alors que l’entrée en vigueur de cette loi coïncide, à peu de choses près, avec le 73e anniversaire de la libération du camp d’Auswitchz-Birkenau (libéré le 27 janvier 1945 par l’Armée rouge) et la journée internationale d’hommage aux victimes de la Shoah (qui a lieu chaque année ce même 27 janvier), cette nouvelle loi polonaise a suscité à l’échelle internationale des réactions unanimement négatives.

Le 7 février, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a déclaré au micro de BFMTV qu’il considérait cette loi comme « malvenue ». Il a également affirmé qu'« il ne fa[llait] pas chercher à réécrire l’histoire ». Aux États-Unis, le 6 février, le secrétaire d’État (équivalant du ministre des Affaires étrangères) Rex Tillerson a fait savoir que « les États-Unis [étaient] très déçus de la signature de cette loi par le président polonais ». Mais les condamnations les plus virulentes sont venues de l’État d’Israël et du gouvernement de Benjamin Netanyahou. Les politiques et les médias israéliens ont aussi largement blâmé cette mesure.

Ainsi, dans le quotidien israélien Haaretz, l’ancienne ministre des Affaires étrangères israéliennes, Tzipi Livini (issue du parti centriste Kadima), a déclaré qu’elle considérait ce projet de loi comme « un crachat à la figure d’Israël ». Elle a également estimé que l’État hébreu devait « répondre fermement et présenter les documents prouvant les crimes des Polonais ». En outre, dans le quotidien israélien Jerusalem Post, Yair Lapid (le chef du parti centriste israélien Yesh Atid) a « [condamné] fermement cette nouvelle loi, qui tente de nier la complicité polonaise dans l’Holocauste. Celui-ci a été conçu en Allemagne, mais des centaines de milliers de Juifs ont été tués sans avoir jamais rencontré un soldat allemand. Il y a eu des camps de la mort polonais et aucune loi ne peut rien y changer. »

La polémique historique a presque tourné à la crise diplomatique entre les deux pays. Sur Twitter, l’ambassadeur de Pologne en Israël n’a pas hésité à lui répondre en ces termes : « Vos affirmations insoutenables montrent à quel point l’éducation à l’Holocauste est nécessaire, même ici en Israël. ». Même les députés arabes à la Knesset (le Parlement israélien) ont exprimé leur réprobation vis-à-vis de l’attitude du gouvernement polonais : « La décision du gouvernement polonais est honteuse et dangereuse », selon Ayman Odeh, leur chef de file. « La négation de l’Holocauste nous rappelle les heures les plus sombres de l’histoire, et seule une reconnaissance profonde des injustices du passé nous garantit que la valeur de la vie humaine sera respectée à l’avenir », a-t-il ajouté.

Une recrudescence du racisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme en Pologne

Au-delà de ce projet de loi en particulier, les autorités israéliennes s’inquiètent plus généralement de la montée de l’antisémitisme en Pologne.

Les attentats islamistes dans plusieurs capitales européennes, la crise des réfugiés que connaît l’Union européenne et l’arrivée au pouvoir, en 2015, du parti d’extrême droite Droit et Justice ont grandement contribué à libérer en Pologne la parole raciste et xénophobe, plus particulièrement à l’égard des immigrants de confession musulmane. Le gouvernement polonais était, avec le gouvernement hongrois de Victor Orban, un des gouvernements de l’Union européenne les plus hostiles à l’égard de la politique d’accueil des migrants et du quota des réfugiés. En témoignent les propos de l’ancien président polonais, Jaroslaw Kakzynski qui, en 2015, n’avait pas hésité à affirmer qu’il craignait de voir la loi islamique s’appliquer de façon rigoureuse sur le territoire même de la Pologne.

En parallèle, sur les réseaux sociaux comme dans les médias polonais, la parole antisémite a connu ces derniers temps une recrudescence certaine. Ainsi, par exemple, Marcin Wolski (principal responsable de la chaîne de télévision publique TV2) a publiquement affirmé qu’il préférait parler de camps d’extermination « juifs » et pas « nazis ». Il a ajouté : « Qui s’y occupait des fours crématoires ? »

Quelle est la finalité d’une telle loi pour la Pologne actuelle ?

La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) a débuté en septembre 1939 avec l’invasion conjointe de la Pologne par l’Allemagne nazie et l’Union soviétique communiste. Durant les six années de conflit, le gouvernement du IIIe Reich a transformé l’ancienne Pologne en gouvernement général de Pologne (rabaissée au rang de semi-colonie nazie) et y a installé la plupart de ses camps de concentration (Plaszwo, Potulice, Soldaun, ou encore Zaslaw) et de ses camps d’extermination (Treblinka, Maidanek, Belzec, Chelmno et bien sûr le plus connu d’entre eux, Auschwitz-Birkenau). Ce furent également dans les principales villes du territoire polonais que les autorités allemandes mirent en place les ghettos juifs, celui de Varsovie bien sûr (souvenez-vous du film de Roman Polanski, Le Pianiste, sorti en 2002) mais aussi ceux de Lodz, Lublin, Bialystok.

Durant le deuxième conflit mondial, la Pologne a perdu au moins trois millions de citoyens de confession israélite (sur un total de 6 millions de morts, soit 30 % de la population polonaise en 1939). C’est le pays qui a subi les plus lourdes pertes humaines de toutes les nations européennes ayant connu l’occupation allemande. La France a mis plusieurs décennies avant de pouvoir parler de la période d'occupation allemande et du régime de Vichy, on peut alors imaginer combien il est encore difficile pour la société et la classe politique polonaises d’aborder ces débats mémoriel et historique. Tout comme en France, les Polonais ont encore du mal, plus de 70 ans après les faits, à admettre qu’une partie de leur peuple ait pu participer à un crime contre l’humanité organisé par les occupants nazis. Comme pour la France après la Libération en 1944, il s’agit pour l’actuel gouvernement de présenter le peuple polonais comme entièrement victime et résistant unanimement aux occupants allemands et soviétiques.

Le parti Droit et Justice a ainsi appelé « à remplacer la “pédagogie de la honte” par la fierté nationale. La Pologne, victime éternelle, ne peut pas être dans le même temps coupable et il est donc défendu d’en dire du mal ». On peut faire un parallèle entre cette sortie et celle de Marine Le Pen affirmant que la France n’avait aucune responsabilité dans le déroulement de la rafle du Vel'd’Hiv, à Paris, en juillet 1942. Cette politique mémorielle et historique permet également au gouvernement polonais actuel de satisfaire un électorat nationaliste, mais aussi, pour une part, antisémite et négationniste. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale en 1945, le gouvernement polonais a constamment hésité entre la volonté de reconnaître la souffrance spécifique qu’a subie la communauté juive durant cette période et la tendance « résistancialiste » visant à présenter le peuple polonais comme s'étant unanimement soulevé contre les occupants allemands et soviétiques. Si l'actuel président de la République de Pologne, Andrzej Duda, a été un des premiers à participer aux commémorations du massacre de Kielce de juillet 1946 (massacre de juifs rescapés de la Shoah par des Polonais), cela ne l'a pas empêché de promulguer la loi qui pénalise l’« attribution à la nation ou à l’État polonais, en dépit des faits, de crimes contre l’humanité » le 6 février dernier.

Cette démarche est bien loin de l'acte de contrition publique auquel s'était livré, en 2001, l’ancien président polonais, Aleksander Kwasniewski, à l’occasion du soixantième anniversaire du massacre de Jedwabne, en 1941, qui s'était excusé « en son nom propre et au nom des Polonais […] qui pensent que l’on ne peut pas être fier de la grandeur de l’histoire polonaise sans ressentir en même temps de la douleur et de la honte en raison du mal que les Polonais ont fait à d’autres ».

Mis à jour le 02 mai 2018