NANTERRE, RACONTE MOI (Partie 1)

Publié le 22 mai 2018 Mis à jour le 12 juin 2018

Explosion du débat politique au sein même de la fac, blocage des examens, occupation des locaux, intervention des CRS… Le moi d’avril et le début du mois de mai 2018 ont été très riches en événements sur le campus et ailleurs. La contestation de la loi Orientation et Réussite des Étudiants (ORE) est la principale raison de cette mobilisation, contraignant l’ensemble des étudiants comme des personnels éducatifs à revoir leurs emplois du temps. L’équipe du Phare Ouest s’est bien évidemment, tout au long de cette période, intéressée aux événements, et a décidé de vous faire un récapitulatif (de la manière la plus brève possible) des événements peu banals de ces dernières semaines.

► Rappels sur la loi ORE
> Elle est partie intégrante du Plan Étudiants (projet de réforme de l’enseignement supérieur français) proposé par le gouvernement d’Édouard Philippe en 2017. Celui-ci vise notamment à pallier la saturation des universités.

> Si certains s’accommodent aisément des nouvelles mesures que cette réforme propose quant aux modalités d’accès à l’Université, d’autres s’indignent et rejettent la disparition du savoir « accessible à tous ». L’article 3 de la loi ORE stipule que « sur la base des résultats au baccalauréat, les meilleurs élèves dans chaque série (…) bénéficient (…) d’un accès prioritaire à l’ensemble des formations de l’enseignement supérieur public, y compris celle où une sélection peut-être opérée ». Cet aspect de la loi suscite de vives réactions chez les étudiants et enseignants.

> De même, l’apparition de compétences exigées par les universités à l’entrée de telle ou telle filière est sujette à débat. Nommées « attendus », ces compétences seront requises et joueront un rôle certain dans l’acceptation du candidat dans la licence souhaitée.

> La loi ORE instaure également la priorité aux lycéens étant originaires de l’académie dans laquelle se situe l’établissement souhaité. Le recteur, en parallèle, définit un quota, pour chaque licence, de candidats provenant de l’extérieur.

Tentant de remédier à APB et son très critiqué tirage au sort, Parcoursup et la loi ORE inscrivent un changement nécessaire pour les partisans de la sélection. En effet, selon eux, une alternative doit être trouvée pour faire face à la démographie des universités en croissance constante. Néanmoins, beaucoup de détracteurs de cette loi clament que cette explosion démographique était prévisible.

► Le lundi où tout a basculé
La mobilisation étudiante à Nanterre n'a pas commencé au mois d'avril et elle est à replacer dans une temporalité beaucoup plus vaste. Dès décembre 2017, des étudiants tractent et sensibilisent au sein du campus sur la loi ORE. C’est à l’approche d’un anniversaire historique, celui de mai 68, que la « résistance » étudiante se dessine. Du 7 au 8 avril y est organisée (non sans mal) la Coordination Nationale Étudiante (CNE), réunissant l’ensemble des délégations des étudiants de France. L’objectif y était de débattre sur l’ensemble des mesures à adopter pour obtenir le retrait de la loi, en passant notamment par les blocus, ainsi que par des occupations. La réunion, très longue, a pris fin le matin du dimanche 8 avril. Certains étudiants auraient décidé d’occuper le bâtiment E du campus dans la nuit du dimanche 8 au lundi 9 avril. Il s’agit alors du début de l’occupation de la fac par les étudiants.

Très vite, les événements s’accélèrent : la présidence de l’université décide d’agir contre les occupants en envoyant une brigade de CRS pour les déloger. De nombreux étudiants, venus réviser leur partiels, sont témoins de cette présence policière, et se retrouvent bloqués devant les bâtiments fermés par l’administration. Il semblerait que l’unique motivation des forces policières eut été de déloger les occupants qui étaient présents sur le toit du bâtiment E. Commencent alors des négociations avec les forces de l’ordre pour faire débloquer le bâtiment et faire descendre les étudiants. Chose faite, les CRS se retirent, laissant étudiants et enseignants débattre de la situation directement dans le bâtiment E.

Le répit est de courte durée. Les CRS chargent de nouveau, mais cette fois-ci à l’intérieur même du bâtiment. Photos et vidéos fusent sur les réseaux sociaux. Des réactions de haine pour les uns, des réactions de joie pour d’autres, la répression policière au sein même de Nanterre laisse des traces. Nassés, étouffés, traînes par terre, battus, certains étudiants sont choqués. Les témoignages sont nombreux. Les professeurs, séparés de leurs élèves, crient « c’est nos étudiants, arrêtez ! ». Les médias s’affairent pour obtenir une image ou une réaction. L’après-midi du 9 avril laisse derrière elle un goût amer, et, pour beaucoup, de mépris. Au total, 7 arrestations ont eu lieu et un étudiant a été conduit à l’hôpital. Un rassemblement devant le commissariat de Nanterre est organisé le soir même, ainsi que le lendemain, pour exiger la libération des étudiants arrêtés.

► Nanterre se soulève
La première Assemblée Générale (AG), après l'intervention musclée des CRS, a lieu le 10 avril. Les AG sont des moments primordiaux dans la mobilisation estudiantine. Un grand nombre d’étudiants (partisans du blocage ou non) mais aussi de personnels de l'université se sont déplacés pour assister à ces AG. Lors de l'AG du 10 avril, certains ont affirmé leur opposition à la loi ORE et leur refus de la présence policière sur le campus. D'autres encore sont venus par curiosité, afin d’en apprendre plus sur cette loi controversée.

Cette AG du 10 avril a été marquée par la participation de nombreux invités. Trois députés de la France Insoumise se sont déplacés et ont apporté leur soutien aux étudiants en lutte : Clémentine Autain, Eric Coquerel (tous deux députés pour la France Insoumise) et Elsa Faucillon (Parti Communiste Français). Plus tard, ce sont les postiers en grève qui se sont joints à l’AG : leur entrée s'est faite sous les applaudissements et les acclamations d'une majeure partie des personnes présentes. Après avoir chanté « l’Internationale » ils ont assuré les étudiants mobilisés de leur soutien, dans une idée de convergence des luttes. Cette première AG post-intervention policière s’est conclue par un cortège en direction du bâtiment B. On pouvait y entendre des slogans comme « Balaudé, démission ! » ou encore « Et la fac, elle est à qui ? Elle est à nous ! ».


Le lundi 16 avril signe donc le début du blocus de l’intégralité des UFR de l'université, situation inédite depuis mai 68. Chaises, barrières et chaînes bloquent les portes, contraignant professeurs et étudiants à patienter devant les bâtiments. Les bloqueurs de chaque UFR expliquent leur action, et ce qui a motivé leur prise de position. Syndicats comme mouvements politiques (parmi eux on compte l’UNEF, Solidaire.s, la France Insoumise ou le NPA), prennent part aux actions, et revendiquent chacun leur rôle dans la mobilisation. L’action des bloqueurs se révèle concluante : les examens de la journée sont annulés et reportés. Cette annulation et ces reports s'étendent ensuite à l’ensemble de la semaine, qui seront confirmés par la présidence par mail et sur les réseaux sociaux.


Crédits photos : Alexandre et Caroline

À la suite du blocage de l’intégralité des bâtiments du campus, une AG s’est tenue le 17 avril. Celle-ci a accueilli un grand nombre d’étudiants et a été le théâtre de vifs débats quant au maintien de ce blocage. Sont présents deux forces distinctes : les bloqueurs et les anti-bloqueurs. Les bloqueurs revendiquent « une fac bloquée pour une liberté d’étudier », tout en réaffirmant leur opposition à la loi ORE et aux interventions policières dans les facultés. Les anti-bloqueurs, représentés essentiellement par des élèves de droit, ou par le syndicat étudiant UNI, dénoncent « une prise d’otage » des étudiants qui veulent passer leurs partiels dans la sérénité. Un vote s'est tenu à la fin de cette AG quant à la poursuite ou non du blocage (ce vote a été demandé par l’UNI). Le oui a emporté la grande majorité des voix.

Le 19 avril a eu lieu, sur les pelouses du bâtiment F, une nouvelle AG. Si les étudiants et personnels présents ont pu profiter du soleil et bronzer, les intervenants ont encore une fois débattu de la teneur démocratique des votes en assemblée générale et de la justification des blocages. Parmi les personnes favorables au blocage, on comptait le secrétaire général du PCF, Pierre Laurent. M. Balaudé s’est également exprimé face à une foule estudiantine majoritairement hostile à sa politique. Cette AG s’est soldée par la reconduction du blocus (1087 voix pour).

► « La fac est à nous, la fac est à toi et moi »
Dans le même temps, les occupants du bâtiment E s’attellent à l’établissement d’une communauté autogérée, sorte de mini société servant de laboratoire social pour une vie alternative au sein même de la fac. Le but de cette occupation est, selon eux, de construire un modèle de société universitaire organisé dans un but constructif, c’est-à-dire en dehors de l’administration, seulement géré « par les étudiants pour les étudiants». On y retrouve la présence de plusieurs commissions : celle du ménage, de la nourriture, celle relative aux médias extérieurs, etc. – modèle semblable aux autres universités occupées, comme à Saint-Denis, Tolbiac ou Censier pour ne citer qu'elles. L’occupation est un moyen de « libre expression » où s’organisent débats, activités culturelles, soirées et bien sûr, des cours alternatifs.

L’occupation se fait de jour comme de nuit. Les étudiants mobilisés prennent de leur temps dans une perspective avant tout politique. Parmi les premières affiches placardées sur les murs du E : une analyse critique de la loi ORE. Ce socle de mobilisation en rejoint d’autres : parmi elles, la fin des violences policières, ou encore la demande de démission du président de l’université, Jean-François Balaudé. Les occupants qui le souhaitent peuvent dormir sur place, dans les locaux du bâtiment, afin d’afficher une mobilisation numérique suffisante. L’administration ne s’est pas arrêtée de travailler pour autant : personnels comme agents de sécurité laissent les étudiants s’organiser et vivre leur vie.


Crédits photos : Alexandre et Caroline

Néanmoins, la mobilisation s'essouffle au sein des autres universités mobilisées contre la loi ORE. Vendredi 20 avril au matin, la faculté de Tolbiac (Paris I) est évacuée par les CRS. Ayant essuyé des problèmes de gestion interne et des problèmes relatifs à la sécurité même des occupants, l’occupation de l’université se termine dans la protestation et dans la colère des étudiants qui dénoncent de nouvelles violences policières. Les problèmes constatés à Tolbiac s’exportent à Nanterre : « Tout ce qu’on a vécu nous, vous êtes en train de le vivre ici » déclare en comité de mobilisation (« ComMob » pour les personnes mobilisées) un étudiant de Paris I, venu soutenir l'action de Nanterre. Des heurts éclatent pendant la nuit du 21 au 22 avril. Beaucoup décident de quitter le lieu de l'occupation.

D'autres événements sont ensuite venus s'ajouter à cette baisse de la mobilisation. Après la remise en cause de la sécurité des occupants, les locaux du bâtiment D (rattaché au E) sont la la cible d’éléments perturbateurs. La majorité des bureaux du personnel et des enseignants chercheurs ont été saccagés. Les pièces étaient sans dessus-dessous : meubles retournés, thèses traînant par terre, équipements informatiques détruits… L'action était de nature politique : des affaires des occupants ont été déplacées et retrouvées dans ces locaux, de même que des tracts du NPA ou de Solidaire.s ont été retrouvés, posées, sur les lieux du saccage, laissant croire que les étudiants occupants étaient responsables de ces dégradations. La police scientifique, contactée par le personnel et les étudiants, n’est à ce jour (à la date de rédaction) jamais venue. L’affaire est classée sans suite.

Après ce week-end chaotique, étudiants mobilisés comme personnels ont voté, lors d’une ComMob, la fin de l’occupation de nuit, remplacée par une occupation de jour, en contrat avec la présidence (promettant de ne pas faire intervenir les forces de l’ordre à nouveau). Depuis, l’occupation se porte mieux, laissant aux étudiants mobilisés la liberté de continuer leur action. Le bâtiment E sert également à la préparation des différentes manifestations dans la capitale, en opposition aux actions du gouvernement. Banderoles, nouveaux chants et slogans notamment sont préparés par les étudiants afin de rendre le mouvement visible et médiatique. Des « streetmedics » sont également formés pour administrer les premiers soins à d'éventuels blessés lors des manifestations en confrontation avec les forces de l'ordre. L'occupation demeure donc un lieu privilégié de l'organisation politique de la lutte affichée contre la loi ORE, lutte qui s'établit aussi bien à Nanterre qu'ailleurs.

(Par respect avec les étudiants mobilisés, aucune photo ou vidéo de l’occupation ne sera publiée.)

► Une rentrée déterminante
Alors que la quasi majorité des facultés bloquées et occupées ont reçu la visite des forces de l’ordre, les étudiants mobilisés se disent prêts à continuer les blocus et les plans d’actions et de prévention contre la loi ORE. Après la semaine de vacances du mois d'avril, l’assemblée générale du 2 mai s’est réunie dans le grand amphithéâtre du bâtiment G. Celui-ci était bondé. La presse, déjà présente à la précédente AG, est venue : ce rendez-vous était crucial pour les examens à venir. Après les débats habituels des bloqueurs et contre-bloqueurs, le blocus reconductible jusqu’à la prochaine assemblée l’emporte à courte majorité. La continuité du blocus, en revanche, fait un score important : 1 444 voix pour et 358 contre.

La dernière assemblée générale en date (à la date de rédaction) est celle du 7 mai. Celle-ci a réuni moins de monde et l’opposition aux étudiants mobilisés et au blocage était peu représentée. Le public réuni à voté pour le blocage illimité et la tenue de la prochaine AG au sein du campus (et non dans une gare, comme il a été proposé). Un blocage des partiels délocalisés à Arcueil, le 11 mai, a également été voté à la grande majorité. Cette délocalisation avait été proposée en Commission de la Formation et de la Vie Universitaire (CFVU) le 4 mai, mais rejetée par vote majoritaire. Le Conseil d’Administration (CA) en a cependant décidé l’application, alors qu'il revient normalement au CFVU de traiter des questions relatives aux examens et de prendre les dispositions nécessaires.

Le 11 mai, à 8 heures, à la gare Laplace (RER B), des étudiants de droit et de science politique venant de Nanterre et de Science Po, étaient présents devant la Maison des examens d'Arcueil afin de passer leurs partiels – partiels qui ont finalement été annulés sur décision de la présidence. En effet, les bloqueurs ont bloqué l'accès au centre d'examens. Les forces de l'ordre sont intervenues. L’utilisation de gaz lacrymogène, des coups de matraque ont été constatés, prenant également pour cible des étudiants venus pour composer. Les quelques élèves ayant réussi à entrer dans le centre d'examens ont été hués par les bloqueurs, au corps à corps avec les CRS, dénonçant leur indifférence face à des personnes violentées sous leurs yeux. Plusieurs médias relaient une confrontation « sans violence », malgré les témoignages et vidéos de nombreuses personnes présentes sur place. La mobilisation a porté ses fruits pour les étudiants grévistes : l’annulation des partiels a été confirmée pour ce jour comme pour le lendemain.

Si ces derniers jours à la faculté ont été particulièrement houleux, les événements à Nanterre ne sont pas à dissocier des événements que l’on retrouve dans plusieurs autres universités françaises. Nanterre est évidemment un symbole, de par son implication dans les événements de mai 1968, comme pour son militantisme affiché depuis des années. À l’heure où la présidence décide de commémorer les 50 ans de ce mouvement social, les étudiants sont bien déterminés à « recommencer », et à marquer cette mobilisation contre la loi ORE sur les murs. Le Phare Ouest sera bien évidemment là pour suivre la suite du mouvement.


Crédits : Alexandre et Caroline

Mis à jour le 12 juin 2018