Nanterre, raconte moi (partie 2)

Publié le 17 septembre 2018 Mis à jour le 17 septembre 2018

Dans un premier article, nous avions décrit la contestation et la grogne quant à la loi ORE et le Plan Etudiant mis en place par la Ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal. Il est aujourd’hui temps de poursuivre nos observations et de vous contez la suite de cette mobilisation prenant place à Paris 10 mais également dans d’autres facs et lycées de France.

Pour lire la première partie, cliquez ici.

La reprise des tensions

L’Assemblée Générale du 7 mai dernier a été déterminante pour la suite de la mobilisation étudiante. Il y a été voté à une très grande majorité le blocage illimité des bâtiments de l’université. Ainsi, les AG se sont vues supprimer leur rôle décisif quant à l’avenir du blocus. Les étudiants ont donc petit à petit désertés les bancs des Assemblées. L’approche des devoirs maisons et autres formes d’examens a également joué un rôle non négligeable dans la diminution de la mobilisation étudiante. La BU ne s’est jamais désempli, en opposition aux activités de la lutte estudiantine. Ce marasme au combat se solde par la réouverture progressive de l’université. Le bâtiment F, espace majeur de la contestation tant par sa symbolique et par sa situation géographique, est désormais débloqué. La fac de Nanterre était l’une des dernières à faire vivre et durer son blocage. Des « bastions » de la lutte aujourd’hui ne sont plus, tels la fac du Mirail à Toulouse ou encore Rennes II débloquée mi-Mai.

Malgré une contestation faible, la lutte ne s’éteint pas totalement. Ainsi, en pleine semaine de rattrapages, des étudiants mobilisés ont bloqué l’un des couloirs de l’administration du bâtiment F. Ces derniers réclamaient un « engagement écrit et public de l’UFR qui s’engage à aménager les modalités de rattrapages » ainsi qu’un « engagement de l’UFR pour que l’évaluation soit indulgente au vue des circons- tances exceptionnelles ». Une note plancher à 7/20 a également été évoqué par les étudiants.

Le blocage de la faculté étant passé, les étudiants mobilisés de Nanterre continuèrent d’afficher leur revendication à l’extérieur de l’université, que ce soit de- vant les lycées du département, à la poste (en soutien aux postiers grévistes des Hauts-de-Seine), ou bien lors d’opérations « péages gratuits ». Le 16 mai, ces mêmes étudiants participèrent à une journée de mobilisation dans l'enseignement supérieur et la recherche. Sous la forme d’une manifestation, le parcours (classique) est avant tout symbolique, démarrant généralement à la place de la Sorbonne tout en reliant une autre université, comme celle de Pierre et Marie Curie par exemple. C’est à Censier (Paris 3) que celle-ci s’était terminée, toujours encadrée par une force policière abondante pour le nombre de manifestants présents.

À ce moment-ci, c’est la surprise qui était au rendez-vous. Les barricades présentes devant les portes des bâtiments bloqués de Nanterre furent retirées par les vigiles dans la journée. Les étudiants se hâtèrent pour remettre les barrières en place, par moment en se confrontant avec d’autres étudiants plutôt hostiles au blocage. L’opération manqua de force et de moyen. Le plan B improvisé fut de se rendre au bâtiment B pour réclamer un dialogue public avec la présidence, toujours sans suite. La colère fut grande, tellement grande qu’un rapport de force physique fut entretenu entre les étudiants infiltrés dans le bâtiment et les vigiles présents. Rien de grave, sinon une porte défoncée, preuve que les relations entre l’administration et les étudiants mobilisés contre le plan Etudiant ne se sont pas améliorées dans ce laps de temps. Les manifestations reprirent dans la capitale, parfois dans un idéal de convergence des luttes avec les divers secteurs professionnels, mais mobilisant beaucoup moins de monde que lors des rassemblements d’avril ou de début mai.

« On a servi d’exemple »
Le mardi 22 mai, jours des premiers résultats de Parcoursup, lycéens et étudiants révoltés répondent à l’appel des syndicats de la fonction publique. Des cheminots font également parti du cortège. Les manifestants défilent dans les rues de Paris, criant haut et fort leur désaccord avec les projets de réformes en cours. En marge de ce rassemblement, des individus pénètrent au sein du lycée Arago situé place de la Nation (XIIème arrondissement). Suite à cette infraction, de nombreux mineurs et adultes on été placés en garde à vue. Quatorze majeurs sont poursuivis pour participation à un « groupement en vue de la préparation de violences ou de destructions ou dégradations de biens » et pour « intrusion dans un établissement d’enseignement scolaire ». Parmi les divers motifs de garde à vue, on peut égale- ment noter ce dernier : « intrusion non autorisée dans un établissement scolaire commise en réunion dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’éta- blissement ». Ces mesures répressives des forces de l’ordre déplorent et énervent les parents des lycéens concernés. Certains, outrés, dénoncent les pratiques d’un « État policier », d’autres en appellent au Défenseur des droits. Les plus extrêmes exigent la démission des ministres Jean-Michel Blanquer et Gérard Collomb. Comme le raconte une lycéenne à nos confrères de Libération, « on a servi d’exemple ».


Exposition photos « Arago 102 » affichée devant le Tribunal de Grande Ins- tance de Paris le 15 juin, là où s’est déroulé le procès de certains inculpés du lycée Arago (crédit photos : ojabiertographie)


Deux étudiants de Nanterre, Benjamin* et Julien* nous livrent leur version des faits. Arrêtés et mis en garde à vue, ces deux étudiants étaient présents lors de l’interpellation massive au lycée Arago. Les conditions de détention étaient alors abominables nous racontent-ils, parqués et entassés dans un car trop petit pour accueillir tout ce monde, sans boire ni manger pendant plusieurs heures avant d’être officiellement placés en garde à vue. Alors que Benjamin encourt 1 à 3 ans de pri- son ferme et 15 000 € d’amende, et que Julien s’est vu seulement notifié d’un simple rappel à la loi, les deux étudiants y déplorent une inégalité de traitement et une manœuvre politique afin d’étouffer l’initiative militante. Cette expérience, disent-ils, les conforte dans leur combat, tout en alliant prudence et détermination, et que « ce n'est pas en criminalisant le mouvement social que ça va s’arrêter » conclue Julien.

Le bâtiment E tourne la page
L’occupation de Nanterre avait connu le lundi 23 avril une décision radicale et polémique que fut la fin de l’exercice de nuit de l’activité militante. Elle fut remplacée par une occupation dite diurne, afin de palier aux différents problèmes (de sécurité notamment) rencontrés à l’encontre des occupants. Cette situation était alors temporaire, puisque l’occupation de jour comme de nuit reprit la semaine suivante, rompant une convention informelle passée avec la présidence de l’université.

Prise initialement dans le but de laisser aux étudiants mobilisés un espace d’échange et de débat après l’intervention des CRS un mois auparavant, cette décision a été rompue officiellement le 15 mai, ce qui a entraîné maintes discussions entre les occupants du bâtiments E et la présidence de l’université. Les revendications étaient surtout orientées vers une divulgation des algorithmes locaux de Parcoursup, clé de voûte de la loi ORE, ainsi que la possibilité pour les étudiants mobilisés de s’approprier la salle E1 comme endroit libre d’accès pour toutes et tous en dehors de sa fonction première de salle d’examen et de cours.

Le bâtiment E tournait à plein régime. Si ce n’était pas les personnels qui s’y rendaient, ce furent les partisans de l’autogestion, ce furent des professeurs, ce furent des migrants souhaitant apprendre le français qui faisaient vivre ce bâtiment. Certains militants comme non militants se posaient néanmoins cette question : une occupation pour quoi désormais ? Etant donné que cette situation durait depuis près de 3 mois, la légitimité d’occuper un bâtiment depuis l’intervention des CRS sur le campus avait perdu de son caractère, en ayant en tête les multiples épisodes houleux entre la présidence et les étudiants occupants.

Pour le gouvernement, les occupations des universités sont perçues comme idéologique politiquement (bien loin du seul refus de Parcoursup et de la loi ORE) et coûteux financièrement. Près de 5 millions d’euros de réparation ont été débloqué  pour l’ensemble des facs occupées selon la ministre Vidal interrogée au micro de RTL le 18 juin dernier, en ironisant sur une utilisation alternative de cet argent pour notamment débloquer de nouvelles places à l’université ).



Collage collectif à l’initiative des étudiants de « Nanterre sur les toits »


Une chose est sûre, la présence estudiantine au sein de ce bâtiment a prouvé la disponibilité des forces mobilisées pour faire entendre leur voix. Faire pression par la présence seule, c’est la stratégie adoptée depuis le début de l’occupation. C’est un signal envoyé aux autorités universitaires pour mettre en lumière des problèmes, en l'occurrence le plan Etudiant (loi ORE), mais également des problèmes inhérents à la faculté depuis des années, comme le système d’enseignement, la prise en charge des étudiants, la qualité des services, etc. (problèmes rapportés par les Etats Généraux de l’université). Cependant les nombreuses activités constructives organisées au début de cette expérience ont été progressivement délaissées, ne laissant la place qu’à des réunions de gestion interne. L’image que les quelques étudiants venant réviser les rattrapages à la bibliothèque retiennent de cet endroit ne se limitent toutefois qu’aux tags et autres chaises laissées sur la pelouse. Les banderoles du début du mouvement ont, quant à elles, résisté.

L’occupation s’est éteinte le 12 juin dernier, alors qu’un avis d’expulsion a été émis pour que l’ensemble des étudiants présents dans le bâtiment puisse partir après 3 mois d’activité. Délogement qui s’est passé dans le calme selon les sources officielles, dans la cohue et dans une violence inutile selon les ex-occupants, Nanterre tourne une page de son histoire militante à l’heure des vacances d’été. Plus qu’une simple occupation, cette période a en réalité montré une expérience politique inédite, similaire à ce qui se passe à Notre-Dame-Des-Landes par exemple, qui est l’autogestion. Vivre en communauté sans porte-parole, où chacun agit selon son bon vouloir afin de faire vivre ce cadre de vie ; espace militant où les idées fusent et sont débattues, avant d’être soumises au vote... Voilà l’idéal auquel se sont efforcés de faire vivre les étudiants présents sur le terrain. Nanterre, avec l’université Paris 8 notamment, constituait l’une des dernières facs occupées de France.
Merci à Elodie* et Juliette*, occupantes du bâtiment E, pour ces précieux témoignages.

Professeurs et administratifs prennent la parole
Dans le souhait de tenir un débat constructif avec la communauté universitaire de la faculté, les Etats généraux de l’université se sont déroulés du 4 au 8 juin et ont suivi un programme précis. Chaque journée fut l’objet d’une réflexion ouverte autour de l’avenir de la faculté. Ainsi, la semaine débuta par le thème « Ouvrir l’université ».

Les Etats généraux se poursuivirent sur les questions du travail à l’université et de son appropriation par les étudiants. L’enseignement et la recherche dans les études supérieures furent également abordés lors de la journée du 7 juin. Le 8 juin, journée de clôture, laissa place à une synthèse des réflexions et avancées ac complies durant la semaine. Ces quatre jours s’organisèrent sous forme d’ateliers lors desquels étudiants et professeurs s’allièrent pour réfléchir sur les différents su- jets à aborder. Les Etats généraux étaient également un lieu d’expression libre qui laissèrent place à des performances artistiques.

Dans cet élan, les étudiants n’étaient pas les seuls à s’organiser au sein de cette lutte. Certains des professeurs et chargés de TD de la fac s’attellent à remettre en question le principe de sélection à l’entrée de l’université. Le collectif 68+ de Nanterre, composé à l’origine de 68 jeunes chercheurs, doctorants et précaires de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, soutient cette démarche et entend bien faire valoir certains droits. Depuis le 11 mai, date officielle de leur entrée en grève, le collectif 68+ a fait parler de lui avec une mesure assez conséquente que fut la rétention administrative des notes. Maude*, l’une des membres du collectif, nous explique que ce moyen de pression, ajouté à la non organisation des rattrapages, est une façon d’obtenir des revendications face à l’administration, en plus de faire peser leur influence sur le campus. Pour elle il n’est absolument pas question de contraindre les élèves ou le personnel administratif, mais seulement d’afficher un moyen de grève pour des résultats concrets.

Présent essentiellement sur le campus mais également lors de discussions avec d’autres collectifs comme celui les doctorant.e.s mobilisé.e.s de Paris 1, de Toulouse ou encore de Lyon, les 68+ de Nanterre demandent également un droit d’accès aux décisions qui concernent la vie de l’université (tel qu’il est possible avec le CFVU ou le CA par exemple). Ces membres demandent également un dia- logue avec la présidence, auquel de multiples appels lancés sont laissés sans réponse selon Maude. Seuls les responsables des UFR ont tendu l’oreille, ce qui a abouti sur peu de propositions louables, « le plus gros aspect positif, c’est que l'on se rencontre entre les différentes disciplines, que l'on se fédère, et que l'on fasse réaliser aux directeurs d'UFR qu'ils ne sont pas en mesure d'assurer un seul se- mestre sans les précaires » assure Maude. Le collectif réitère toutefois son soutien aux étudiants (mobilisés ou non), aux personnels administratifs, premiers impactés par l’action des grévistes dans cette histoire.

Face à l’ampleur des évènements, le personnel de la faculté avait également son mot à dire. M. Martin*, membre de l’administration de l’université, nous confit un ressenti global assez compliqué sur la période. Ayant l’habitude des mouve- ments sociaux sur le campus, ce soulèvement était moralement épuisant dans sa durée et sur son impact total de la faculté, a t-il regretté. Ne se revendiquant pas d’une parole officielle, toute l’administration a, selon lui, vécu différemment les choses. Les uns étaient plus choqués que d’autres, alors qu’une autre partie se trouvait moins laxiste, notamment au regard des conséquences de la mobilisation étudiante.

Selon lui, le débat entre l’administration et la communauté universitaire a été tenu. L’incompréhension règne toutefois quant à la constatation des dégradations commises au sein de l’établissement, ainsi que les méthodes de blocage employées. M. Martin préconise ainsi le vote, la représentation dans les différents conseils universitaires, ou bien les manifestations dans les rues, sans pour autant troubler l’exercice normal de la vie de la faculté comme il a été observé. Beaucoup de manipulation est, selon lui, pratiquée des deux cotés, que ce soit de celui des officiels comme celui des étudiants mobilisés. Pour ne citer qu’un exemple, l’intervention des CRS du 9 avril a eu un but de confrontation et de médiatisation selon l’administratif. « Le noyau dur des mobilisés de l’université doit tourner autour de 30-40 personnes, pas plus » dit-il, tout en trouvant « choquant qu’un petit nombre puisse bloquer des centaines d’autres ou des milliers d’autres ». Face à Parcoursup, M. Martin salut l’idée initiale de l’abandon d’un tirage au sort au profit d’un nouveau système. Il conforte toutefois la nécessité d’une amélioration plus poussée de ce dernier, bien que le mécontentement que Parcoursup a entraîné avec lui soit une nouvelle fois preuve d’une certaine incapacité à satisfaire toute les demandes.

« C’est la lutte finale » ... et elle est bien finie. Du moins pour l’instant. Les examens et rattrapages annoncèrent une période de creux dans la mobilisation. Les prochains rendez-vous seront désignés par le calendrier des décisions de Parcoursup, à l’issu desquelles un soulèvement, potentiel, jaillira.

*A la demande de l’ensemble des personnes interrogées, les noms cités sont pure- ment fictifs afin de respecter leur anonymat.


Mis à jour le 17 septembre 2018