Ça vous parle ? Eh bien, pas à moi !

Publié le 1 mars 2018 Mis à jour le 1 mars 2018

— Ça vous parle ? ça vous parle ? — Oui, ça me parle ou Non, ça ne me parle pas. C'est une expression devenue passe-partout. Voilà l'occasion d'évoquer le verbe parler à travers ce qu'il nous dit, y compris dans les copies estudiantines. À classer dans notre rubrique : « comment varier efficacement son vocabulaire pour assurer une meilleure réception à une copie ou un exposé ? »

 

(Pixabay.com, domaine public)


Ça me parle. Ça me parle pas : ici règne la langue relâchée où le distingué (et originel) ne de la négation n'a pas sa place. C'est une variante récente de l'indéfinissable ça me dit quelque chose (ou pas). Nous partons d'une évocation (— L'Avis devant soi, ça te dit quelque chose ? — Vaguement. C'est pas un roman de Postec ?), avant d'arriver à un sentiment vague, diffus, d'approbation ou d'improbation (— Des spaghettis bolognaise, ça te dit à midi ? Mais on a déjà mangé des nouilles hier soir !)

Cette manière de parler est celle d'un parler mou, inconsistant, dont le caractère insupportable, aux yeux de votre correcteur préféré, atteint son acmé dans les jeux télévisés à l'occasion d'une question. « Ça vous parle ? » demande le présentateur. « Ça te parle ou pas ? » demande un·e concurrent·e à un·e partenaire. Eh bien ! je vais vous faire un aveu : jamais une question ne m'a parlé, pas plus qu'un objet ! (Dis-moi, un bibelot comme ça dans le salon, ça te parlerait ?)

Vous aurez relevé d'ailleurs que, dans ces indésirables emplois, ça ne se contente pas de parler tout court : ça me parle, ça te parle, ça nous parle, ça vous parle. Ça « parle » donc à moi, à toi, à nous ou à vous, mais à personne d'autre. Ce n'est pas comme dans : Passe-moi le sel ! (c'est bien moi qui ai besoin du sel). C'est plutôt comme dans : Fais-moi une droite sécante au cercle au point F (demande le professeur à l'élève interrogé au tableau et qui, pourtant, va montrer son tracé à la classe). Grevisse en parle joliment comme du « datif éthique » ou « pronom expressif d'intérêt atténué ». L'intérêt est d'ailleurs si atténué qu'on peut le plus souvent s'en passer.

C'est là que nous allons glisser sur cette pente savonneuse qui nous fait passer de l'univers merveilleux de l'idiovisuel au monde tourmenté des étudiant·e·s devant boucler un devoir ou un exposé en quatrième vitesse alors qu'ils viennent de consacrer vingt heures à se pencher sur la transposition des modes de domination wébériens (traditionnel, charismatique, rationnel-légal) en visionnant l'intégrale de Game of Thrones.


(Montage P.O, d'après une illustration Pixabay.com, domaine public)
 

Or, voilà justement que notre étudiant·e en licence de sociologie littéraire et néanmoins fantasyste doit rédiger un commentaire de texte ou faire un exposé sur l'ouvrage bien connu de Norbert Commidolias, La Dynamique des Sept Couronnes. Citant l'auteur, ses continuateurs et ses critiques, il ou elle va généralement utiliser cette seule tournure : « [l'auteur] nous parle ». Et ces auteurs successifs vont nous parler jusqu'à plus soif (dirait Tyrion) jusqu'à la fin du travail.

La dialectique du discours peut être remarquable. En ce cinquantenaire de mai 1968, on se rappelle que la dialectique peut casser des briques, comme le rappelait le situationniste Jacques Viénet. Mais que l'auteur·e nous parle peut défavorablement atténuer l'impact de la meilleure démonstration !

D'abord, parce que l'auteur ne « nous » parle pas. C'est une forme d'appropriation. Dans une copie ou un exposé, comme dans un ouvrage ou un article scientifique, c'est un nous académique de modestie (le je plus l'incorporation des grands anciens, des maîtres et des collègues qui ont nourri la réflexion), mais ça reste un nous singulier (c'est quand même moi) ou, à tout le moins limité (les deux ou trois coauteurs). Or l'auteur, par définition, s'adresse au plus grand nombre : ses lecteurs, bien sûr, mais aussi ceux qui relaient son propos même en le discutant.

Commençons par nous débarrasser de ce nous privatif. L'auteur parle d'une situation. Mais parle-t-il vraiment ? Cette parlure n'est réelle que dans un document sonore ou vidéo. Dans la plupart des cas, comme vous le pratiquez au quotidien, l'auteur·e écrit. Eh oui ! il ou elle écrit !

Écrivant, l'auteur·e devrait susciter en nous le recours à un vocabulaire varié ! Écrire, c'est traiter, exposer, s'intéresser à un problème, une thématique dont on brosse une description à grands traits (on peut aussi brosser sa veste, mais ça ne nous intéresse pas : l'auteur·e peut se brosser !). Écrire c'est aborder un sujet, l'analyser, parfois sous un angle nouveau qui oblige à le déconstruire. C'est mettre en évidence, souligner l'importance d'une question, d'une relation, d'une configuration. C'est parfois la mettre au jour (l'exposer à la lumière : la mise à jour est une actualisation). À cet effet, qui écrit relève (des faits, des significations). C'est parfois insister sur un aspect insuffisamment traité auparavant, parfois remettre en cause des notions, des concepts, des interprétations établies comme une bourgeoisie ou une bureaucratie que vient secouer une révolution (nous avons regardé le film évoqué tout à l'heure). C'est dresser des listes, classer, classifier, proposer (des typologies comme des grilles de lecture). C'est discuter, contredire ou, au contraire, confirmer, préciser, affiner, actualiser (pas une simple mise à jour). Résumé, c'est parfois, simplement, expliquer (ou tenter, ébaucher une explication).
Vous avez ici quelques synonymes d'exposer (verbe voisin par le sens de parler au sens de l'auteur nous parle de…) : http://www.cnrtl.fr/synonymie/exposer. N'hésitez pas à glisser de mot en mot et commencez tout de suite, à défaut de répertoire d'action, cela permet de se constituer un répertoire d'automatismes utiles sans se prendre la tête au moment où vous entendrez ces paroles fatidiques : « Retournez les sujets. Vous avez trois heures ! » Là, ce sera à vous de bien parler.

Bonus du jour (offert gracieusement avec les compliments du Phare Ouest). — Vous aurez noté qu'on écrit « eh bien ! » et non °et bien (et de même : « eh oui ! » et non °(et oui) dès lors que les deux termes forment interjection sans que « bien » soit lié à la suite (comme dans : « bla-bla-bla et, bien entendu, les choses ne se sont pas passées comme prévu). Dans “eh bien/oui/non”, le point d'exclamation s'impose, mais il peut être déplacé en fin de phrase.

Mis à jour le 01 mars 2018