Malgré tout

Publié le 19 mars 2018 Mis à jour le 19 mars 2018

Bon gré, mal gré, nous vous parlerons de « gré » et « malgré », mais non de « gréement » ou « gréer » dont l'étymologie est différente. Pas question de maugréer ! Et d'ailleurs, vous serez étonné·e·s sans doute par ce que nous dirons de « malgré que ».


Illustration Pierre Brissart pour une édition de 1682 du Médecin malgré lui de Molière
(Wikimedia Commons, domaine public.)

Gré, c'est l'assentiment, autrement dit : l'acceptation. De bon gré, c'est avec bonne volonté ; de mauvais gré, avec mauvaise volonté. De bon gré, on n'y voit pas d'inconvénient, et même on y va parfois joyeusement. De mauvais gré, on traîne la savate, au propre et au figuré : on va exécuter ce qui a été impérieusement demandé et qu'on ne pouvait refuser (le mauvais gré implique toujours une question de domination ou de rapport de forces), mais en faisant traîner les choses, le plus sommairement possible, voire en bâclant ou en sabotant le travail. Mais quand, dans une note de service, les Zautorités écrivent aux subordonnés : « Je vous saurais gré » (on sait gré ; on n'est pas gré), nous sommes loin de la reconnaissance alléguée. Comme dans de gré ou de force, on n'a pas le choix, même si ce n'est pas agréable.

Gré vient du latin gratum, agréable, bienvenu (au sens de « qui est arrivé à point nommé »), accepté avec reconnaissance. Ce qui vient du chef est toujours bienvenu. C'est comme le bien connu règlement du chef (transposable à toute Zautorité) :

Art. 1er. — Le chef a toujours raison.

Art. 2. — Dans tous les cas, c'est l'article 1er qui s'applique.

Il arrive pourtant que, tout en déférant d'un ton déférent à l'ordre du chef (du prof ou du chargé de TD : « Tiens, si nous faisons une petite interro à la prochaine séance ? »), on peut bougonner (râler aujourd'hui), marmonner et toutes ces sortes de choses qui reviennent à maugréer. Rapport de domination oblige, c'est toujours à mi-voix, comme pour soi même : suffisamment fort pour que ça puisse éventuellement s'entendre ; suffisamment retenu pour qu'on puisse nier avoir employé tel ou tel mot (désagréable, bien entendu).

On peut user de gré vis-à-vis de soi-même : J'ai traité ce sujet à mon gré (selon mon envie). À mon gré, ce cours est [excellent/exécrable] (l'avis dépend de ma seule opinion). Pourtant, s'il est facile (en principe) d'être en accord avec soi-même, il y a souvent, dans les emplois de gré, une sensation de résignation contrainte. On la retrouve dans la préposition malgré qui renvoie à un obstacle : surmonté ou pas, que le résultat soit positif ou négatif pour la personne, la chose ou la situation qu'on évoque, ce qui suit malgré était un empêchement : Malgré la présence de gardes armés, les députés du tiers état ne consentirent point à se séparer le 20 juin 1789 (« force des baïonnettes », Mirabeau, serment du Jeu de paume et tout ça… si je puis dire, vous connaissez l'histoire).

Ce tour concessif explique l'emploi de malgré que comme équivalent de bien que, quoique (en un seul mot ici, quoi qu'il en soit ailleurs). Cet usage est contesté par les puristes. Le bon Maurice Grevisse mentionne ainsi Émile Faguet (généralement oublié) ou Abel Hermant (qu'on se rappelle surtout comme purpuriste adepte de la collaboration avec l'Allemagne nazie). Mais le malicieux Grevisse relève un usage de malgré que chez plusieurs auteurs « de l'Académie » : Paul Bourget, Henry Bordeaux, Anatole France — qu'il faut relire —, et même Maurice Barrès (Le Bon Usage, 4e édition, 1949, Duculot, Gembloux [Belgique], § 978, p. 789-790. Voir aussi la 15e éd. par Grevisse et Goosse, § 1148, p. 1563). Les lecteurs de Frédéric Dard (San-Antonio) auront aussi noté son usage fréquent.

Pourtant, la norme est régulièrement rappelée et incorporée chez ceux qui se piquent de maîtriser la langue française (ce qui vaut mieux quand même que se piquer à l'héroïne). Quand vous aurez été élu·e à l'Académie française ou que vous serez passé·e de l'autre côté de la copie (je ne dis pas le bon côté : il faut assumer la correction de 50 à 500 copies selon le cas), vous pourrez utiliser en toute sérénité malgré que comme bien que ou quoique. Prudemment, abstenez-vous-en dans l'immédiat : des massacreurs du participe passé pourraient bien vous le reprocher. Mais, mais… il vous reste un espace tout à fait particulier, licite, toléré, syntaxiquement admis par la Norme elle-même, malgré qu'il/elle en ait.

Cette locution particulière est en effet admise sans réserve (sinon l'usage du subjonctif dans la subordonnée en question) par la Sainte Grammaire, toutes chapelles confondues. Le sens est en dépit de moi, de lui, etc. C'est l'équivalent propositionnel de malgré moi, malgré lui, malgré elle, malgré nous, malgré eux. Ça fait plus chic, mais attention à ne pas déraper sur le tapis du subjonctif !

Malgré qu'il en ait, il est désigné comme discutant de l'exposé par le chargé de TD.
Malgré qu'elles en eussent, elles durent composer dans le bruit assourdissant des marteaux-piqueurs que des fenêtres à l'isolation incertaine ne parvenaient pas à assourdir.
Malgré qu'ils en eussent, ils assistaient à la lente énumération des notes et des commentaires magistraux sur leurs premières copies.


Ah oui ! Quand le verbe de la principale est au passé, le subjonctif imparfait est requis dans la subordonnée. Il faudra vous y faire, malgré que vous en ayez !

Mis à jour le 19 mars 2018